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Des comics et des filles : Karen Berger, L’héroïne de Vertigo

Dossier publié sur ComicsBlog le 04 décembre 2012

Au même titre que Jenette Kahn, autre représentante de renom dans le domaine des comics et de l’édition, Karen Berger fait partie de ces rares femmes qui ont su rester au sommet de cette industrie pendant une très longue période (trente trois ans de carrière chez le même éditeur, ce n’est pas rien) tout en témoignant constamment d’un intérêt et d’un amour sans faille envers des oeuvres d’auteurs qui sont depuis toujours la marque de fabrique d’un label tel que Vertigo.

On peut donc dire qu’avec son départ, une page se tourne, mais avant de fermer peut-être complètement le livre, revenons un instant sur cette carrière si intimement liée à la branche indépendante de DC Comics, et sur cette femme a qui l’on doit la publication de titres exceptionnels tels que The Sandman, V pour Vendetta, Y The Last Man, ou encore Preacher et Transmetropolitan pour ne citer que ces quelques exemples.

Karen Berger Vertigo

L’avant Vertigo

Les comics n’étaient pas forcément le premier choix de carrière de Karen Berger lorsqu’elle eut sont diplôme universitaire de littérature anglaise et d’histoire de l’art vers la fin des années 70. Elle se voyait plutôt travailler dans un musée ou dans le journalisme en tant que critique d’art, mais c’est son ami Marc (J.M.) DeMatteis qui lui parla d’une opportunité chez DC Comics, en effet l’éditeur Paul Levitz avec lequel il travaillait cherchait à ce moment là un assistant.

C’est elle qui décrocha le job, à une époque où DC sortait à peine de la tourmente appelée ironiquement DC Implosion et dont elle avait du mal à se remettre. Elle tentait alors de fidéliser sa clientèle au maximum en lançant le système du marché direct auprès des libraires et ainsi leur proposer un plus large choix de titres. Pendant deux ans, Karen apprendra les ficelles du métier de la part de son mentor jusqu’en 1981 où elle volera de ses propres ailes en tant qu’éditrice dans un genre qu’elle affectionne tout particulièrement (et qui sont d’ailleurs les racines même du label Vertigo), le fantastique et l’horreur. Elle débuta ainsi sur House of Mistery # 292 au mois de mai pour ensuite travailler sur Legion of Super-Heroes alors que Paul Levitz en devint le scénariste à partir du #294 l’année suivante. Pendant près de dix ans elle supervisera l’ensemble des numéros et mini-séries liés à ce titre, l’un des plus complexes et des plus denses de l’époque.

Amethyst v2 #01Durant cette période, on la verra également sur des titres Fantasy tels qu’Arion, Lord of Atlantis et Amethyst, Princess of Gemworld. Sur cette maxi série de 12 numéros, son travail de coordination entre Dan Mishkin etErnie Colon est salué et elle parviendra même à apporter un point de vue indispensable dans l’écriture d’une série où le personnage principal est une enfant capable de se transformer en jeune femme. Selon ses propres dires, Amethyst fut l’oeuvre dont elle était la plus fière au début de sa carrière en tant qu’éditrice. Mais Karen apportera également sa contribution sur d’autres titres tels que Blue Beetle, sans parler de Wonder Woman en 1987 lorsque George Pérez s’occupait de l’Amazone. Et bien que tout au long de cette période Karen se soit beaucoup impliquée sur des titres dits de super héros, elle n’en a jamais pour autant oublié sa grande passion pour les séries plus sombres et torturées, telles que Saga of the Swamp Thing dont elle deviendra l’éditrice à partir de 1982, et où elle donnera les pleins pouvoirs au génie d’Alan Moore et qui l’inspirera également dans le développement d’autres séries cultes dans la décennie suivante.

Saga of the Swamp Thing

London Calling

A la fin des années 80 Karen Berger va s’intéresser de près à toute une génération d’auteurs britanniques, et elle n’aura aucun mal à les embaucher, la politique de DC concernant les droits d’auteurs et des royalties étant très favorables vis à vis de son concurrent Marvel.
Elle se rend donc à Londres en 1986 pour démarcher bon nombre d’auteurs, alors qu’Alan Moore et Dave Gibbons, oeuvrent déjà pour DC, c’est ainsi qu’elle arrive à convaincre Neil Gaiman, Brian Bolland, Steve Dillon, Jamie Delano, Brendan McCarthy, Glenn Fabry, Peter Milligan, Grant Morisson ou encore Dave McKean.

Grant Morrison et Karen Berger

Karen est en effet tout de suite séduite par la perspective totalement différente que ces auteurs apportent à ce médium, bien plus irrévérencieuse et subversive que ce que les auteurs américains osent amener à la même époque.
On parle alors de British Invasion, et Karen va ainsi être l’interlocutrice privilégiée de ces auteurs travaillant sur des titres beaucoup plus matures que ce que DC a l’habitude de publier, Alan Moore sur Saga of the Swamp ThingNeil Gaiman sur The Sandman et Black Orchid (avec Dave McKean), Grant Morrison sur Animal Man,Jamie Delano sur HellblazerPeter Milligan sur Shade, the Changing Man

Ce nouveau souffle créatif va pousser les exécutifs éditoriaux de DC, Jenette Kahn et Dick Giordano à réfléchir sur une nouvelle ligne de comics, beaucoup plus mature et conforme aux dogmes du Comic Code qui imposait déjà l’annotation "Suggested for mature readers" sur la couverture de certains titres. Ils pensent tout naturellement à Karen pour diriger ce projet.

Dick Giordano et Karen Berger

Vertigo ou le Bergerverse

C’est en rentrant de son premier congé maternité que Karen fut interrogée sur la manière dont elle voulait développer les titres dont elle avait la responsabilité. L’idée de créer une filiale indépendante vit le jour rapidement et comme une évidence, dans un contexte d’effervescence et de renouveau où d’autres éditeurs comme Dark Horse et Image essayaient également de sortir leur épingle du jeu.

vertigo_logo

Le marché également très propice favorisa la création de ce nouveau label et Karen misa sur l’aura de ses auteurs et la qualité de leur création. Son but fut clairement d’amener sur le marché une nouvelle variété d’oeuvres, tout d’abord influencées par les premières amours de l’éditrice : les EC Comics et autres House of Mystery, pour ensuite développer des sujets plus politiques, engagés ou encore controversés, où l’ultra-réalisme et la violence a une fin totalement justifiée et sert totalement le propos de l’oeuvre.

The minx 2Vertigo va devenir progressivement une valeur sûre et un gage de qualité, un label qui explosera également de nombreuses barrières dans lesquelles restait enfermée l’industrie de la bande-dessinée américaine.
C’est ainsi que le lectorat étranger se mit rapidement à plébisciter les titres de ce nouvel arrivant, de l’Angleterre à l’Allemagne et l’Italie en passant par le Brésil et bien sûr la France, représentant au total pas moins de 10% des lecteurs du label.
Mais ce qu’a également réussi Karen Berger, c’est d’amener un public féminin à lire des comics, des séries telles que The Sandman (dont la moitié du lectorat est féminin), Hellblazer, Preacher ou encore The Books of Magic furent dès le départ très plébiscitées par les femmes.
En 2007, elle lance The Minx, une série de 8 numéros écrite par Peter Milligan et dessinée par Sean Phillips, destinée à un lectorat féminin mais qui ne trouvera pas son public.
Conjointement, l’éditrice fera tout son possible pour embaucher le plus d’artistes féminines possible, on citera Jill Thompson, Pia Guerra, Rachel Pollack, G. Willow Wilson, Amy Reeder, et Becky Cloonan.

Son grand respect et sa confiance pour les auteurs ont fait que les plus grand noms de l’industrie ont un jour travaillé avec elle, parmi eux Brian Azzarello, Brian K. Vaughan, Garth Ennis, Bill Willingham, Jason Aaron, Warren Ellis, Matt Wagner, qui ont toujours vanté la qualité de leur collaboration avec l’éditrice.
Le nom de Karen Berger est donc indissociablement lié à celui de son label, symbole d’une qualité éditoriale jamais remise en cause depuis vingt ans.

Son départ dont les raisons sont encore inconnues et qui est prévu pour Mars 2013, met donc logiquement en danger cette branche de DC, déjà mis à mal par le départ de Paul Levitz en 2009, l’arrivée des New 52 et l’intégration de nombreux personnages de l’univers Vertigo dans celui de la maison-mère.

Bon nombre d’artistes ont témoigné leur tristesse sur les différents réseaux sociaux depuis que l’annonce de son départ a été faite, comme si l’industrie tout entière regrettait déjà la contribution majeure que cette femme a su lui apporter, favorisant ainsi à lui donner ses lettres de noblesses. Comme le dit si bien JH Williams III sur son compte Twitter : “Les comics ont besoin de Karen Berger

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Des comics et des filles : La grande Kahn

Article publié le 7 septembre 2012.

Depuis que ce blog existe, je passe mon temps à rabâcher que les femmes ne sont pas assez nombreuses ou bien n’occupent pas de postes assez importants au sein des grands éditeurs de comics. L’avantage est que leurs noms se retiennent d’autant plus facilement, de Jenette Kahn, Diane Nelson ou Karen Berger dans la famille DC en passant par Bobbie Chase, ou Louise Simonson chez Marvel.
Mais il faut bel et bien se rendre à l’évidence, c’est en regardant derrière soit que l’on se rend vraiment compte à quel point ces quelques femmes ont apporté un souffle nouveau et une seconde vie à ce média souvent figé dans ses propres codes. Le plus bel et indiscutable exemple se trouve dans le parcours de Jenette Kahn, qui aura consacré 26 ans de sa vie à chambouler les règles et faire évoluer ce géant de l’édition qu’est DC Comics,  et par extension l’industrie des comics toute entière.

Des bases solides 

Jenette Kahn est née en 1948 et a passé son enfance dans la petite ville de State College en Pennsylvanie, entourée de son frère cadet Si (qui deviendra un chanteur activiste pour le mouvement des droits civiques), d’un père rabbin, et d’une mère passionnée par l’art et peintre à ses heures. Son amour pour les comics remonte à l’époque où elle dévorait tous les fascicules disponibles dans les rayons du bazar où elle avait l’habitude d’acheter ses exemplaires deBatman, Uncle Scrooge, Little Lulu et Archie.

Mais son vif intérêt pour l’art contemporain et le fait qu’elle perçoive très tôt que la bande dessinée était une forme d’art à part entière, lui vint de sa mère qui l’emmenait voir bon nombre d’expositions, en découla des études en Histoire de l’Art dont elle sorti major de sa promotion à l’Université d’Havard. L’été qui suivi, elle trouva son premier emploi au Musée d’Art Moderne, une expérience professionnelle exaltante mais qui au final fut loin d’être selon ses aspirations, la bureaucratie n’étant pas son fort. Sa quête d’autonomie et d’indépendance la pousse à 21 ans à se lancer dans le journalisme, en entamant une carrière de critique d’art où elle sera publiée dans les colonnes du magazine Art in America.

Ses premiers pas dans l’édition

A la même époque, l’un de ses camarades d’Harvard devenu enseignant et passionné par les rouages de l’édition, James Robinson, lui fait part de son projet de vouloir publier le travail de ses élèves dans un recueil intituléYoung Words and Pictures. Enthousiasmée par ce projet, Jenette en rédige le résumé sous la forme d’un prospectus en vue d’être financé, et trouve un nouveau nom au futur magazine :Kids. Les deux amis arrivèrent ensuite à persuader deux hommes d’affaire de les aider à hauteur de 15.000$ et la machine fut lancée, Kids allait être le premier magazine entièrement élaboré par des enfants, du contenu à la mise en page, partant des écoles de Boston pour s’étendre au niveau national. Grâce à ses contacts de journaliste, Jenette réussit à attirer l’attention de Joseph Lelyveld du New York Times dont l’article va faire la lumière sur ce projet ambitieux (mais financièrement désastreux) à travers le pays. Au bout de deux ans, Kahn et Robinson complètement fauchés vont être obligés de vendre leur bébé, mais le succès critique était indéniable.

Kids était parvenu aux oreilles et aux yeux de Scholastic, le célèbre éditeur de magazines pour enfants qui proposa à Jenette de créer un nouveau journal. Celui-ci va s’appeler Dynamite, les trois premiers numéros vont servir de test en étant vendus directement dans les Scholastic Book Clubs et en passant par les instituteurs. Le succès est énorme et comptera parmi les meilleures ventes de la compagnie depuis sa création.

Du haut de ses 25 ans, Jenette va ensuite fonder un autre magazine chez Xerox Education Publications, Smashet parviendra même à convaincre le célèbre graphiste Milton Glaser d’en être le directeur artistique.

Ses débuts chez DC Comics 

Jenette Kahn a 28 ans en 1976 lorsqu’elle est embauchée par Bill Sarnoff, directeur des publications chez Warner pour être son équivalente chez DC, et le moins que l’on puisse dire c’est que son arrivée ne passera pas inaperçue, la jeune femme débarquant dans un environnement peuplé d’hommes âgés pour la plupart d’une cinquantaine d’années. Son embauche peut donc paraître pour le moins étrange sauf si on y regarde d’un peu plus près : A cette époque les publications DC étaient destinées à un jeune lectorat et Jenette avait pu faire ses preuves en la matière, qui plus est, quelques années auparavantGloria Steinhem figure de proue du journalisme au féminin, avait ouvert la voie en ce qui concerne la présence des femmes sur des postes clés de l’édition.

Il ne restait plus qu’à convaincre les employés de DC Comics, c’est à dire les personnes avec qui elle allait travailler tous les jours : “L’équipe était complètement atterrée lorsque j’ai été embauchée” dit-elle, “Je ne faisais pas partie de l’industrie, j’avais 28 ans, et j’étais une femme”…”Ils étaient tellement désemparés qu’ils essayaient d’anticiper afin de répondre un Oui à tout ce que je demandais.” C’est à ce moment là qu’elle fait la connaissance de Paul Levitz, l’un des seuls à lui tenir tête. Celui-ci prend également des initiatives qui ne vont pas être du goût de l’éditrice, en embauchant l’artiste George Tuska sans lui demander son avis. Mais malgré ces premiers tâtonnements et prises de positions, un groupe se forme autour de la jeune femme, avec Vinnie Colettaen tant que Directeur artistique et Levitz comme coordinateur éditorial.

La Révolution est en marche 

L’équipe éditoriale ainsi constituée, de nombreuses initiatives sont entreprises, à commencer par la gestion d’une multitude de titres issus de la DC Explosion, l’exploitation des personnages DC auprès de nouvelles formes de média (télévision, cinéma, livres de cuisine !), les super héros ne sont plus cantonnés à évoluer dans l’espace restreint de leurs pages de comics mais sont utilisés dans de nombreux contextes, la fiction rejoignant souvent la réalité.

Jenette Kahn a ainsi l’idée de créer la Wonder Woman Foundation qui récompensera les femmes dont les actions humanitaires et caritatives correspondent à l’image de l’héroïne au lasso doré, et a également la lourde responsabilité de mener à bien la fameuse rencontre entre Superman et Muhammad Ali dessiné par Neil Adams, la célèbre couverture remplie de célébrités étant l’idée de la jeune femme. Elle dut ensuite parcourir les quatre coins du pays pour convaincre chaque personnalité de lui octroyer un droit à l’image car elle n’avait pas pensé à le faire avant qu’Adams finisse son dessin, comme quoi personne n’est à l’abri d’une petite boulette.

A la recherche de nouvelles opportunités 

Le blizzard de 1978 (et sa conséquence directe appelée DC Implosion) aurait pu coûter la tête de Jenette Kahn mais il n’en fût rien. Les grands pontes de DC continuent de lui faire confiance, c’est alors qu’elle décide de frapper une nouvelle fois un grand coup en adaptant le système de la vente directe déjà présent dans le domaine des magazines pour enfants, à celui des comics.
En effet, les comics étaient jusqu’alors disponibles à la vente chez les marchands de journaux, épiceries et autres supermarchés, rares étaient les librairies spécialisées qui proposaient un large choix d’ouvrages comme c’est le cas aujourd’hui. En misant sur le marché direct, (ce système veut qu’il n’y ai pas d’intermédiaire entre le libraire et l’éditeur, en contrepartie, les invendus ne peuvent pas être retournés) jusqu’à financer de développement de certaines librairies, DC s’assurait de voir ses comics être distribués dans tout le pays et ainsi de pouvoir  fidéliser au maximum sa clientèle.

Jenette souhaite également révolutionner le format jusque là figé des comics en employant de nouvelles mises en page et de nouveaux supports, comme l’utilisation du papier Baxter (de meilleure qualité), mais aussi en proposant une nouvelle façon de raconter des histoires, par le biais de la mini-série comme ce fût le cas pour la première fois avec World of Krypton en 1979. C’est ensuite au tour du format limited (ou maxi série) d’être employé avec Camelot 3000 et Ronin de Frank Miller qui va complètement transformer le visage de la bande dessinée américaine.
Ronin va en effet ouvrir la voie à un nouveau genre de comics destinés à un lectorat beaucoup plus mature, et annoncer un nouvelle ère où les comics vont commencer à être considérés comme des oeuvres d’auteur à part entière.

Le nouveau visage de DC Comics

Mais ce que Jenette Kahn va également apporter chez DC, c’est un vent de fraîcheur et modernité, ainsi qu’une belle avancée sociale pour ses artistes.
Elle va demander à son ami Milton Glaser de repenser le logo de la société dès 1976, celui -ci va donner un nouveau souffle à la marque en représentant une sorte de sceau solennel renfermant les initiales intemporelles de l’éditeur. Elle permet également aux artistes quelques soient leur nationalité d’être mieux rémunérés  grâce au principe des royalties suivant le succès (mais sans seuil minimum, contrairement chez Marvel) de leurs oeuvres et de leur propres créations, et cela à perpétuité. Grâce à cela de nombreux artistes vont frapper à la porte de la Distinguée Concurrence, avec notamment une nouvelle génération de talents tout droit venue d’Angleterre : Alan Moore, Neil Gaiman, Dave Gibbons, Grant Morisson et Dave McKean pour ne citer qu’eux.

Sous l’ère Kahn, la licence DC Comics va donc prendre de nombreuses directions et exploiter de vastes opportunités en se diversifiant et essayant constamment de renouveler son offre. Des ponts ouverts avec les autres médias (cinéma et télévision) à la création de nouvelles filiales (dont la plus célèbre reste Vertigo, supervisée par une autre femme, Karen Berger), Jenette Kahn n’aura de cesse que de faire aller de l’avant cette institution.

Elle investira également beaucoup d’énergie à impliquer DC Comics dans diverses oeuvres caritatives en créant notamment des comics d’intérêt général, cherchant à sensibiliser les lecteurs aux grandes injustices et fléaux du monde comme la famine (Superman and Batman : Heroes Against Hunger en 1986), les mines antipersonnel, les dangers de la drogue etc… Elle sera d’ailleurs récompensée par Madeline Albright alors ambassadrice aux Nation Unies pour sa volonté de venir en aide aux enfants victimes des champs de mines dans les pays du tiers monde. Mais grâce à elle, ce sont également d’importants faits de société qui sont abordés dans les pages des différentes séries publiées par l’éditeur : le racisme, l’orientation sexuelle, le SIDA, les violences conjugales, autant de domaines importants amenés comme sujets de réflexion.


Un héritage précieux 

4 jours après avoir fêté son 26ème anniversaire au sein de l’entreprise, Jenette Kahn annonce son désir de quitter le poste de présidente de DC Comics, pour voler vers de nouveaux horizons. Ceux-ci se profilent du côté de la production cinématographique, en créant Double Nickel, sa société qui produira le filmGran Torino de Clint Eastwood.
Au bout de 26 ans de management au féminin, DC Comics comptera au départ de Jenette Kahn en 2002 presque autant de femmes salariées que d’hommes.

Les oeuvres les plus marquantes de l’éditeur auront vu le jour sous sa présidence : V pour Vendetta, Watchmen, The Killing Joke, Arkham Asylum, Preacher, Sandman, sans parler de Batman Year One, Batman: The Dark Knight Returns, Crisis on Infinite earth ou Death of Superman. Des oeuvres qui résultent pour la plupart d’une confiance absolue pour ses artistes et d’une volonté de les laisser s’exprimer librement. C’est donc un peu grâce à elle si les comics sont de nos jours considérés (par les sains d’esprit) comme de véritables oeuvres culturelles crées par des auteurs, au même titre que la littérature, et non comme de vulgaires histoires pour enfants sans grand intérêt.
En un quart de siècle, ses nombreuses expériences ses prises de risque en matière d’édition ont considérablement transformé l’industrie des comics, pas sûr que beaucoup d’hommes aient réussi à en faire autant.

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The lost girls of Alan Moore

Article publié le 30 janvier 2012.

Il y a à peu près un an de cela, je me suis mise en tête d’élaborer un dossier sur Alan Moore et sur sa vision des femmes au travers de quelques unes de ses oeuvres majeures à commencer par The Killing Joke que je venais de lire à l’époque, mais aussi V pour VendettaWatchmenThe Ballad of Halo Jones, Lost Girls, Saga of The Swamp Thing, et Neonomicon. 

Je crois que je me suis un peu perdue en route.
Dans mon esprit je voulais montrer que malgré le fait que bon nombre de ses héroïnes subissaient tortures, humiliations, viols et tout un autre tas de situations peu enviables, elles pouvaient également être maîtres de leur destin et que Moore n’était en aucun cas un auteur misogyne mais qu’il cherchait au contraire à dénoncer la condition des femmes dans la société, à sa manière. Et puis je me suis dit : Mais bordel, tout le monde le sait ça ! Qu’est ce que tu nous emmerdes !

J’ai donc décidé de prendre le sujet d’une autre manière et de prendre comme exemple plusieurs époques de son oeuvre, plusieurs phases de sa vie également qui ont du influencer son approche envers ses héroïnes.
Il s’agit donc ici bel et bien d’un dossier, mais à l’image du sujet qui nous intéresse, il ne sera pas enfermé dans un espace prédéfini ou régit par un ordre préétabli, il évoluera constamment au fil de mes découvertes et prendra ainsi de nombreuses directions. C’est un sujet passionnant que certains d’entre vous ont déjà surement eu connaissance, mon but ici est juste de le faire connaitre au plus grand nombre.

Alors commençons, mais pas forcément par le commencement.
En 1983, c’est à dire un an avant la sortie de  The Ballad of Halo Jones, Alan Moore compose un article de 10 pages dans le magazine The Daredevils (plus exactement du #4 au #6 entre le mois d’Avril et le mois de juin) publié par Marvel UK qui comprend entre autre des histoires de Captain Britain, Spider-Man et Daredevil. Cet article s’intitule "Invisible Girls and Phantom Ladies" et parle d’un sujet ô combien abordé sur ce blog : la place des femmes dans l’industrie des comics.
Il est d’autant plus intéressant à lire que l’on peut facilement faire le pont avec ce qui se passe actuellement, et se rendre compte à quel point les choses ont difficilement évoluées en pratiquement 30 ans !

Okay. Voyant que c’est un sujet plutôt sensible, je suppose que je ferais mieux de jeter cartes sur table tout de suite. Je suis un froussard, indécis et à l’esprit confus, un vieil hippie libéral qui mange de la quiche, sauve les baleines, respecte la Terre, qui est abonné à Spare RibThe Black One-Parent Gay Catholic Gazette et Animal Welfare Against Nuking the Nazis Quarterly et si quelqu’un veut venir m’en parler, alors je vais le recevoir à coup de  pied dans le visage jusqu’à ce que son nez soit assez plat pour pouvoir faire du skate dessus.
La raison pour laquelle je suis prêt à faire un tel aveu candide est que je suis assez sûr que, après avoir lu l’article que vous avez dans les mains, la plupart d’entre vous diront de toute façon à peu près ces choses là sur moi et je pense que cela rend mieux si je le dis en premier. Et la raison pour laquelle je me prépare à d’un torrent d’insultes est que cet article se préoccupe des femmes, et les femmes ne semblent pas être un sujet très populaire de nos jours. Il y a deux raisons possibles pour ce triste état de choses.

La première est qu’un petit mais bruyant pourcentage de féministes sont bien évidemment aussi folles que des serpents et ont des personnalités désespérément endommagées. Elles se jettent avec une joie démente sur des exemples du «sexisme» de plus en plus marginales et sans importance , elles font des déclarations outrageusement tordues et généralisées  à la presse avec des tirades "Tous les hommes sont des violeurs", et se rendent en général  très difficiles à aimer.

Le problème se pose lorsque ces maniaques en ébullition sont présentées dans les médias comme étant un échantillon représentatif du mouvement des femmes, renforçant ainsi l’image du féminisme que la plupart des hommes ne sont que trop désireux d’accepter comme une vérité: une armée de gargouilles amazones au cheveux courts qui fument à la chaîne, passent leur vie à déplacer des blocs de ciment et ont un physique entre celui de Popeye et d’une camionneuse .
L’autre raison est que les hommes, au cours des derniers milliers d’années, ont appris à apprécier les avantages et privilèges qui sont partie intégrante d’être né dans le sexe masculin et sont très réticents à les abandonner. Les hommes en général sont un joli bouquet d’insécurité et quand ils commencent à se sentir menacés par quelque chose, ils ont tendance à réagir en lançant des salves de mépris et de dédain, ou à défaut, ils refusent de prendre le problème au sérieux.

Même les gens ouverts d’esprit en général qui croient que l’abolition de l’esclavage en Amérique a été grandement une bonne chose, semblent devenir très défensifs et hystériques quand c’est leur déjeuner du dimanche qui est menacé par le mouvement des femmes. Ma conjecture est que si ces messieurs avaient été les propriétaires des plantations du Sud, ils auraient ressenti la même réticence à renoncer aux plaisirs de leur maison avec un boy leur apportant un Mint Julep sur la véranda.

D’accord. C’est donc la situation basique, qui est aveuglée par un grand nombre de fanfaronnades, et de sottise des deux côtés. Mais une fois que vous avez balayé tous les sacrés mensonges et les statistiques, il devient clair qu’il y a vraiment un problème sérieux là-dessous quelque part. Les femmes en général n’obtiennent pas vraiment le rendu de leurs efforts, et ce n’est pas seulement dans des sujets évidents comme un salaire égal pour un travail égal alors qu’elles élèvent un bébé.

Ces détails sont évidemment importants, mais ils sont tous les symptômes des prémices d’une maladie globale, une maladie qui affecte la façon dont nous voyons les femmes et la façon dont nous les traitons dans notre société largement orientée vers les hommes.
Les médias nous présentent un certain nombre de stéréotypes différents à choisir lors de la formation de nos idées sur la féminité. Il y a une grande variété de conceptions différentes, et elles sont toutes à peu près aussi agréables gustativement qu’un un homard avec cancer de la peau.
Il y a le portrait type de la sans cervelle et à forte poitrine que Barbara Windsor s’est efforcée de dépeindre tout au long de sa carrière. Il y a les masochistes et les salopes rampantes qui peuplent les paroles de bon nombre de groupes de Heavy Metal et de publicité de lotion pour après-rasage. Il y a les tâcheronnes à la langue de vipères et les tartes au coeur d’or servies chaque semaine dans Coronation Street. Il y a les démunies, les victimes tremblantes qui peuplent les films comme  He Knows You’re Alone et Dressed to Kill, des créatures qui n’ont pas d’autre raison pour les autres existantes que d’être jetées la tête la première sous la scie circulaire par des  nains  psychopathes travestis.

Je veux dire, imaginez ouvrir The Sun tous les jours et trouver trois pages ornées d’une photo d’un spécimen masculin vêtu seulement de son slip kangourou. Imaginez des hommes nus s’entendant sensuellement sur les capots des voitures nouveaux modèles au salon de l’automobile. Imaginez avoir à écouter une version féminine suintante et répugnante de Bernard Manning racontant une blague sans fin sur les beau-père. Bien sûr, c’est drôle une fois. Peut-être que ce serait drôle à deux reprises. Mais trois fois ? Quatre fois ? Cinq mille fois ? Pouvez-vous imaginer avoir à vivre avec quelque chose d’aussi insultant tous les jours de votre vie? Pas étonnant que beaucoup de féministes soient grincheuses.

Et la bande dessinée est, à sa manière, tout aussi coupable que les autres médias en présentant une vision déformée des femmes à ses lecteurs. Peut-être plus coupable à certains égards. Après tout, les bandes dessinées ont tendance à être principalement destinées à un public jeune, un public qui peut très bien passer par un stade impressionnable de leurs vie et qui tente désespérément de donner un sens au monde dans lequel ils se trouvent.
Très souvent, puisque les jeunes enfants en milieu scolaire ont tendance à s’associer uniquement avec des personnes de leur propre sexe, ils peuvent arriver jusqu’à leur adolescence avant de connaître et de parler réellement à une femme. Et à ce moment, le dommage a été fait.
Quand j’avais environ sept ans et que j’ai commencé la lecture de la famille des comics Superman/DC , je n’avais aucune raison de croire qu’ils ne reflétaient pas la vraie vie. Ok, bon j’avais juste compris que les gens qui avaient essayé de sauter du haut d’immeubles de grande hauteur étaient susceptibles de faire un peu plus qu’une simple fracture. Je veux dire, je n’étais pas un idiot complet. Mais le super-héroïsme mis de côté, j’ai imaginé que la façon dont les êtres humains se comportaient dans ces bandes dessinées était probablement assez précise. Et cela m’a conduit à former un certain nombre de conclusions intéressantes, quoique soigneusement erronées.

Premièrement, seuls les hommes pouvaient être des héros. Superman, Batman, Green Arrow … ce sont des personnages que l’on pouvait admirer. Les personnages de femmes, quand elles ont émergé, ont été de très pâles copies carbone de leurs homologues masculins … Supergirl, Batwoman, Batgirl, la ridicule et obscure Mlle Arrowette … aucunes d’entre elles étaient en danger de voler la vedette aux Super-types masculins dans les livres où elles apparaissaient rarement. Vous aviez l’impression qu’elles étaient là uniquement pour un soulagement comique.
Mlle Arrowette permettait de réduire les gangs de criminels en cendres, les enveloppant dans des nuages de talc venant de son "Arrow-Poudrier". Batgirl éblouissait les méchants en reflétant les rayons du soleil à partir de son Bat-miroir. Supergirl, un être d’une force proche de celle de Superman, donc en mesure de pousser hors de leur orbite des planètes sans aucun effort, passait son temps à gambader soit avec Supercat ou Superhorse, ou peut-être tomber amoureuse avec des jeunes hommes de la ville-bouteille de Kandor qui se révélaient toujours être des méchants qui voulaient l’utiliser afin de se venger de Superman.
D’une certaine manière, elle ne l’a jamais réalisé ce jusqu’à ce qu’il soit trop tard, peu importe combien de fois c’est arrivé. Pas même quand tous ses petits copains avaient des noms Kandoriens comme  E-Vill, Nars-Tee, etc.

Deuxièmement, les femmes qui n’étaient pas dotés de pouvoirs spéciaux ou de capacités ont été uniformément rancunières, fouineuses, perfides, vaines et fofolle … et ce n’était que les gentilles.
Prenez Lois Lane comme un cas typique. Ici nous avons une femme qui a un travail anormalement responsable pour un membre de son sexe. Elle est journaliste, et l’avait été depuis l’époque où les femmes reporters de journaux étaient très rares et disparates. Mais pas seulement, elle est la journaliste vedette dont la chronique est connue et respectée à travers Metropolis, jusqu’au monde libre dans son intégralité.
Maintenant, si vous pensez à un personnage comme ça de façon réaliste, vous imaginez ce qu’une femme pourrait être capable, et à quel point elle serait déterminée, tenace et extrêmement résistante pour en arriver jusque là pas vous ? Plutôt que d’être abrutie, vaniteuse, bavarde, en mal d’amour et sujette aux accidents ? Bien sûr, vous le feriez. Mais les gens de DC à l’époque sentaient évidemment les choses autrement.
Lois Lane a été dépeinte comme une sorte  de profonde groupie de super héros, sans cervelle qui est prête à tout pour gagner les attentions humiliantes de Superman. Elle a été malchanceuse au point d’être quasi-suicidaire, finissant toujours par tomber des rebords de fenêtre, d’avions ou d’avoir été capturé par Luthor.
Elle fouinait en permanence pour trouver le secret de la véritable identité de Superman, plus d’une fois dans l’espoir de faire chanter l’homme d’acier en le menaçant de révéler son identité s’il n’acceptait pas de l’épouser. Elle se livrait à des Catfights vicieux et dégradants avec sa rivale tout aussi détestable, Lana Lang, qui partageait la propriété du mignon et adorable kryptonien.
Elle était, en bref, une douleur royale dans les fesses, et j’avais pour habitude de me réjouir avec tous les autres misogynes, quand à la fin de chaque histoire Superman allait la déjouer au moyen de ses super pouvoirs et basiquement sa supériorité masculine, cherchant généralement à l’humilier publiquement dans le processus.

Comme vous le voyez, les impressions générales que j’ai formé des femmes comme une espèce étaient loin d’être salutaires. La seule exception à cette règle générale a été celle de Wonder Woman, bien que pour être honnête, je n’ai pas vraiment eu beaucoup de temps pour elle .
Wonder Woman a été au moins unique car elle était un personnage dans son propre droit, et pas seulement quelqu’un qui porte un vieux costume masculin de super-héros qui laissait échapper un peu sa poitrine. Cela dit, cependant, vous remarquerez que Wonder Woman ne mérite pas le personnage dérivés accordé à ses homologues masculins.
Il n’y avait pas de «Wonder Boy» orné d’un diadème, de bracelets et d’un lasso pour l’aider dans sa lutte contre la criminalité. Il n’y avait aucun satané journaliste mâle se jetant hors de l’Empire State Building, dans l’espoir qu’elle allait fondre dans son avion invisible pour lui porter secours.
Par ailleurs, même si elle a été autorisée à rejoindre la Ligue de Justice d’Amérique sa fonction principale était de s’asseoir tranquillement dans le fond lors de leurs réunions et de prendre des minutes, comme si elle venait d’arriver dans le Bureau du Temps. De toute évidence, elle était un super citoyen de seconde classe dès le départ.  C’est  peut-être pourquoi elle se permettait de passer autant de temps à traîner avec ses copines, les Holliday Girls, et de s’embourber avec son ennemie jurée Paula Von Gunter. Qui pourrait le lui reprocher dans les circonstances.

Quoi qu’il en soit, pour autant j’ai fait un peu plus que de présenter un bref aperçu du problème et j’ai déjà dépassé ma limite en mots pour cette partie. Pour le prochain numéro, je veux regarder la question un peu plus spécifique et regarder les femmes dans la bande dessinée avec des mots clés comme Kate et Elektra. Je tiens aussi à étudier la tendance curieuse à la pornographie pré-adolescente connue dans le commerce comme «Good Girl Art» et poser la question "Dark Phoenix est-elle vraiment juste une Minnie the Minx sans sa fronde ?" Jusque-là, laissons les cartes et les lettres affluer.

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Dans le dernier numéro vous avez été tous très patients avec moi, alors que soulignais en termes généraux les différents abus que cette industrie merveilleuse du funnybook  a engendré à l’encontre de ses protagonistes féminins. Cette fois, je tiens à entrer dans les détails de la situation. Nommer les noms, les faits, tirer dans le tas, pointer du doigt et tout ce genre de trucs. Est-ce que cela vous va  les garçons ? Bon. Alors, je vais commencer.
Ce que je veux essayer de faire est de décomposer en catégories les diverses façons dont les femmes sont utilisées comme des personnages à travers le médium de la bande dessinée dans son ensemble. Je suppose que la catégorie la plus évidente est "Les femmes comme décoration", c’est donc par là que nous allons nous lancer.

Presque chaque personnage féminin dans la bande dessinée, à l’exception possible de Mme Arbrogast dans Iron Man et Ma Kent dans Superboy, a été conçue pour exploiter son plein potentiel de sex-appeal. Elles ont toutes de longues jambes longilignes, les tailles fines et des torses qui ont l’air d’avoir une paire de roquettes anti-char tirées de leur dos.
Leurs visages sont tous, à peu près, identiques. Si on devait (pour une raison qui, au moment m’échappe) raser la tête de La Fille InvisibleMédusa, Crystal, Alicia, La Sorcière Rouge et Jane Foster, même leurs propres mères ne seraient pas en mesure de les différencier.
Alors bien sûr il y a le langage du corps à considérer. Si une femme de bande dessinée était appelée à changer un fusible elle le ferait avec sa tête rejetée en arrière, lèvres légèrement entrouvertes et avec un bras étendu dans une gracieuse et délicate courbe. Je doute que Supergirl pourrait changer le bac à litière de Streaky le super chat sans ressembler à quelque chose du genre Ziegfeld Follies.

Maintenant, à ce stade, certains d’entre vous pourraient se demander si il ya une raison commerciale pour ce curieux état de choses. Il y en a une en effet. Une grande proportion des lecteurs de comics sont aux alentours des douze treize ans et sont probablement dans les affres d’une Krakatoa hormonale appelée puberté. Ils commencent à remarquer que la fille qui est assise en face d’eux à l’école, la fille qui l’année dernière était appelée «Freckles» ou «Souffle de Hyène», est lentement en train de se métamorphoser en une perspective totalement différente.
D’après ce que je peux me rappeler de mon temps passé dans ce frénétique et boutonneux cauchemar,  presque tout est susceptible de devenir l’eau au moulin des fantasmes de l’adolescent dérangé. Moi, j’étais fou de Hayley Mills. La bande de petits démons que vous êtes se sentent probablement de la même façon à propos Spiderwoman. (Quel  personnage formidable. "Hmmm. Ici, je suis au milieu d’une fusillade thermo-nucléaire avec l’HYDRA. Que vais-je faire ? Je sais ! Je vais prendre une douche et courir dans un peignoir pendant six pages!")

Ceci, en soi, est relativement stupide et inoffensif. Après tout, il n’y a rien de mal avec les jolies femmes, même si cette interminable succession de poupées Sindy irréprochables devient terne après un certain temps. Non, le truc vraiment méchant vient quand les artistes du livre, écrivains, rédacteurs et éditeurs décident d’aller un peu plus loin dans la restauration des fantasmes adolescents. Quand ils commencent à faire ressortir les fantasmes sordides d’adultes comme des sujets adaptés pour l’esprit émergeant de garçons et de filles saines.
Le plus populaire de ces peccadilles semble être ce genre glauque consacrée à l’esclavage. Le bondage, pour ceux d’entre vous encore jeune et assez innocent pour penser que tous les adultes sont mentalement stables, est l’art de tirer plaisir et du divertissement d’être attaché ou d’immobiliser vos amis et proches. Ou, dans le cas de la bande dessinée, de regarder des photos mal reproduites de personnes qui sont attachées, de préférence dans des positions inhabituelles et inconfortables. Seigneur sait pourquoi. Si cet univers était un lieu sain, il n’y aurait pas de canards ornithorynques.
J’ai presque perdu le compte du nombre de pépées de  bande dessinée qui ont été en vedette dans un processus continu de situations de gags-et-sangles au cours des deux dernières années. Je me souviens d’une histoire particulièrement charmante de Michael Fleischer  qui est  paru dans The Brave And The Bold de DC  au cours de laquelle la- en général tout à fait capable- Black Canary a passé presque tout le numéro attachée à une chaise vêtue seulement de sous-vêtements, tandis que le méchant de la pièce livrait de mémorables et sensibles dialogues comme «Vous vous tortillez si joliment, ma chère." La même chose arrive à Dazzler et Red Sonja avec une régularité surprenante. Si j’étais un personnage féminin de comics, je pense que je serais enclin à m’habiller chaudement, porter trois pulls à la fois et ne jamais aller nulle part sans une paire de ciseaux.

La seule chose que certains d’entre vous peuvent trouver difficile à croire est que si une bande dessinée dépeint quelque part dans ses pages une jeune dame, de préférence portant une blouse déchirée, ou ligotée, ou portant une blouse déchirée et ligoté, ou se battant avec une autre fille qui porte également une blouse déchirée, ou monopolise une autre fille avec les restes déchirés de son chemisier, voire quasiment tout ce qui implique des blouses, des filles, des cordes ou une combinaison des deux … Si une bande dessinée illustre cela alors il y a des chances qu’elle ait beaucoup plus de valeur. N’est-ce pas bizarre?
Vous voyez, si vous feuilletez un des courants guides de prix de bande dessinée américaine où vous êtes susceptibles de trouver des sommes terriblement gonflées pour certains numéros, avec une brève explication entre parenthèses pour expliquer pourquoi ce numéro doit être si horriblement chers : On pourrait mettre (Adams) ou (Byrne) si il dispose d’un artiste populaire actuellement, ou on pourrait mettre (1er. Wolverine) ou (1er Elektra) si il dispose d’un personnage populaire actuellement. On pourrait également mettre (GGA). (GGA) signifie «Good Girl Art».
Good Girl Art signifie cordes, blouses, etc etc des exemples de cette catégorie dans laquelle se range The Phantom Lady, qui portait très peu de vêtements et a été beaucoup ligotée, grâce à la Black Cat de Lee Elias, qui portait très peu de vêtements et a été ligotée de très nombreuses fois, jusqu’à Huntress qui idem idem idem. Ces prix sont établis par les vendeurs de BD, répondant généreusement d’une manière généralement et totalement non-cynique, à la demande de leur public essentiellement adolescent.

Et bien sûr, cela ne s’arrête pas avec les femmes attachées. C’est beaucoup mieux, après tout, si la femme ligotée est torturée en quelque sorte, ou est jetée contre un mur ou menacée avec un fer rouge. Ce n’est nullement limité à la bande dessinée occidentale comme les panneaux de Dazzler reproduits ici.

Les Japonais, comme un très bon exemple, ont construit une industrie tout entière sur l’idée de la misogynie dans des situations physiques poussées à l’extrême. La romancière britannique Angela Carter dans son livre Nothing Sacred, une collection de faits vicieux, drôles tout à fait exacts et critiqués, décrit son choc culturel sur la vision de certains de ces petits joyaux de la bande dessinée japonaise:
«Que se passe-t’il réellement dans ces images qui sont souvent plutôt étranges pour moi parce que je ne peux pas lire le japonais. Quand une traduction est fournie, cela s’avère généralement être pire que ce que j’aurais pu imaginer. Pourquoi cette fille ne riposte t-elle pas lors d’un viol collectif, parce qu’ils lui ont d’abord disloqué tous ses membres. Pourquoi est-ce que cette vieille dame dans un lit pleure t-elle avec ce garçon aux yeux fous ? Parce que c’est sa mère… elle s’est donnée à lui comme thérapie rudimentaire face à son persistant… voyeurisme. Est-ce que cela peut vraiment, vraiment, être un gros plan sur un orifice féminin ? Oui. C’est possible."

Et ce sont des bandes dessinées faites pour être lues et appréciées par les enfants et les adultes. Boy. Les Japonais sont fous, hein ?

Les auteurs de bandes dessinées et les artistes n’ont pas été autorisés à oublier entièrement qu’il y ait un mouvement de femmes plus bruyant. D’autre part, ce qu’elles ont réellement fait à ce sujet est largement en demi-teinte et inefficace voire carrément nuisible. Le meilleur exemple de cela est le type de personnage de bande dessinée qui a commencé à apparaître autour du sujet  en 1969-1970: la femme libérée.
La manière dont les auteurs de bandes dessinées et les artistes ont abordé l’idée d’une femme libérée est probablement le mieux résumé par quelqu’un comme la Valkyrie des Défenseurs. Fondamentalement, ce que vous avez est une femme crapahutant et beuglant des véhémences sur la supériorité féminine, l’inutilité de la faiblesse, et les hommes misogynes tout en montrant beaucoup ses jambes nues et portant un couple de gobelets sur sa poitrine.
Le féminisme, Marvel-style, est présenté comme quelque chose d’effrayant, rude et peu attractif. Quelqu’un se souvient des Femizons du premier numéro de la publication Marvel "M for Mature", Savage Tales ? Une société entière des femmes psychotiques militantes et violentes avec beaucoup de connotations étranges lesbiennes jetées pour faire bonne mesure. L’héroïne de l’histoire était une femme étrange qui nourrissait le secret désir de jours où il y aurait encore des hommes pour lesquels elle pourrait faire la couture et la cuisine. Seigneur sait ce que Stan Lee a eu dans la tête quand il a écrit celle-là, mais j’espère qu’il se sentait bien par la suite.

Bien sûr, nous ne faisons pas nous-mêmes de si mauvaises choses. Prenez par exemple le foyer constant de fantasmes de viol qui peuplent notre genre très propre d’épées et de sorcellerie. Combien de fois avez-vous ouvert une copie de  Savage Sword of Conande trouver quelques barbares forçant une agile danseuse Kothian dans le foin, ignorant ses faibles plaintes en demi-teinte et s’inspirer de l’allure délirante d’extase que l’artiste a dessiné sur son visage, vous montrant que ça lui importe peu, vraiment. En fait, elle aime ce genre de traitement. C’est sûr. N’importe qui aurait plaisir à être agressé sexuellement par un analphabète musclé qui pue la graisse d’ours. C’est l’idée la plus populaire d’une bonne soirée.
Le message de ce genre d’histoire est que les femmes jouissent de viol et qu’elles disent "non" quand elles veulent dire «oui». Quand on lit dans les journaux au sujet de certaines des proclamations étonnantes faites par les juges présidant les cas de viol, on peut se demander si notre entière autorité judiciaire ne s’est pas vu remettre des exemplaires de "Conan le violeur» pendant ses années de formation. L’autre message contenu dans ce domaine est que les vrais hommes sont des ivrognes, ce qui les réduit à  attraper la nourriture avec leurs sabres et à côtoyer des donzelles de taverne.
Étrange que le créateur de Conan, Robert E. Howard, était en réalité un personnage plutôt triste et solitaire qui n’a jamais réussi à rompre son lien émotionnel intense avec sa mère. Quand elle mourut, il se fit exploser la cervelle. Conan et tous les autres héros de son imaginaire ont été d’insolents fantasmes de la façon dont il aurait aimé avoir été. Il est vraiment dommage qu’il ne puisse pas avoir détourné ses énergies incontestables en quelque chose d’un peu plus positif et sain. C’est encore plus dommage qu’il ait condamné les générations suivantes de ses fans pour les rediffusions interminables de ses rêves désespérément précaires du sexe brutal, la traite des blanches et une violence gratuite.

Pendant un moment, vous ne pouviez pas ouvrir une bande dessinée publiée par n’importe quelle compagnie sans trouver quelques exemples précédemment cités de la féminité comme la Fille Invisible pestiférant sur les phallocrates, ou ne voulant plus faire la vaisselle.
Ce féminisme se résumait à son niveau le plus vide de sens, avec des dialogues écrits par des écrivains qui ne reconnaîtraient pas une féministe s’il leur arrivaient de voir Confessions of a Driving Instructor.

Pour l’instant cependant, l’Amérique se débat dans les affres de ce qui est poliment appelé un «renouveau moral», qui signifie essentiellement un retour aux valeurs et aux normes de 1942, avec une voiture dans chaque garage et une femme tranquillisée dans chaque cuisine. En conséquence, vous ne trouvez pas beaucoup de femmes de bande dessinée parler de féminisme de nos jours. Bien sûr, il y avait cette pauvre vieille Ms Marvel, mais regardez ce qui s’est passé pour elle.
D’abord, elle s’est faite engrosser contre son gré par son propre fils, puis elle perd tous ses pouvoirs, puis elle est emmenée dans l’espace avec les X-Men et se fait engrosser contre son gré par des horreurs répugnantes qui ressemblent à quelque chose que vous pourriez trouver vivant sous l’évier de HR Giger. Non, les filles. Vous êtes beaucoup mieux à rester à la maison et faire l’époussetage.

Les perspectives pour les femmes dans les comics, alors qu’elles ont certainement été pire dans le passé, sont encore assez sombres.

Bien sûr, il ya quelques points positifs. Certains auteurs masculins semblent avoir au moins une compréhension élémentaire de ce que les femmes sont tout au sujet et peuvent, à l’occasion, venir avec un personnage convaincant et non offensif.
Frank Miller est assez bon à cela… en témoigne son personnage d’ElektraJohn Wagner a toujours été juste dans sa représentation des femmes dans Judge Dredd. Mais, d’autre part, Elektra se porte encore bien peu sur le chemin de l’habillement et les juges féminins de Mega City-ci sont une idée du paradis du cuir fétichiste.
Je ne peux pas penser à un artiste masculin ou écrivain qui n’a pas fait quelque chose d’assez offensif à un moment ou un autre. Je doute que vous auriez à chercher très loin dans mon propre travail de trouver des exemples particulièrement sordides, sans doute aussi mauvais que tout ce que j’ai décrit ici. Nous le faisons tous. Mais simplement parce que nous faisons tous cela ne signifie pas que l’on a raison.

Bien sûr, beaucoup de choses se sont passées depuis le premier jour d’Howard pour modifier la façon dont les hommes voient les femmes et la manière dont les hommes se perçoivent par rapport aux femmes. Cela a eu un certain nombre de répercussions sur le domaine de bandes dessinées.

Le prochain numéro, je vais conclure cette randonnée, auto-indulgente et bordélique en donnant un regard sur le nombre relativement petit de femmes travaillant dans la bande dessinée, y compris des gens comme Wendy Pini, Mary Jo Duffy, des dessinatrices comme Melinda Gebbie, Fanny Tribble et Aline Kominsky, et à peu près n’importe qui d’autre entre temps. Après cela, je promets que je vais me taire et vous pourrez tourner ces pages plus centrées sur les encarts de Dark Phoenix dans son costume du Hellfire Club. Donnez leur ce qu’ils veulent, c’est ma devise.

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Malgré ma réputation de porteur de sourires et de soleil, il me semble que les deux précédentes tranches sur le rôle des femmes dans les bandes dessinées ont été à peu près aussi joyeuses et optimistes que les résultats de la dernière élection générale. Donc, pour terminer sur une note gaie, je pensais que cette fois-ci, nous aurions un regard sur quelque chose d’un peu plus positif : à savoir, l’importance croissante des femmes qui travaillent effectivement dans le milieu et quel effet cela est susceptible d’avoir sur la manière dont les femmes sont traitées dans les comics eux-mêmes.

Ceux qui sont familiers avec la bande dessinée au cours des quinze, vingt dernières années auront remarqué que jusqu’à récemment il ya eu pratiquement aucune femme travaillant dans la bande dessinée comme artistes ou écrivains. A l’exception des travaux originaux et très individuels de l’excellente Marie Séverin sur Dr Strange et le Submariner, la plupart des femmes sont reléguées à la position de lettreur ou coloriste.
Maintenant, ces deux professions sont très honorables et exigent beaucoup d’habileté à être exécutées correctement. Comme exemple, je pourrais citer le travail formidable  de colorisation de Glynis Wein sur les X-Men et comme je le disais, le lettrage et les couleurs sont des emplois difficiles et très complexes et il y a beaucoup de femmes qui font ce travail très bien. Mais ce n’est pas le sujet.
Le sujet est que tout cela commence à claquer un peu sur la notion de «place d’une femme», l’idée que les femmes sont naturellement plus adaptées pour travailler sur le «joli» comme les colorisations ou le lettrage  fantaisie.
De même que l’idée que les femmes sont «naturellement» plus adaptées pour les tâches féminines comme le repassage, le dépoussiérage et la cuisine a été explosé par les évènements de ces dix dernières années, nous assistons aussi peu à peu à l’élévation de femmes à des postes plus responsables dans le domaine des bandes dessinées. Mais c’est un processus douloureusement lent.

Alors que je connais plusieurs femmes éditrices travaillant dans le domaine et au moins une femme écrivain, je ne suis pas au courant d’un quelconque artiste femme travaillant à temps plein au sein de la bande dessinée grand public. Maintenant, pourquoi cela devrait-il être le cas ?
Je suppose que la réponse la plus évidente est qu’aucune de ces dames pouvait dessiner, bien que même un coup d’oeil à quelques-unes des œuvres d’art se faisant actuellement par les femmes en dehors du courant des comics montre assez nettement que ce n’est pas le cas.
Je vais parler de ces femmes plus tard dans cette partie, mais juste pour le moment je veux m’en tenir à ce qui se passe dans le courant dominant des bandes dessinées, à commencer par les femmes comme éditeurs.
Nous avons vu quelques-unes de ces émergentes au cours des dernières années, et, généralement, elles ont été assez bonnes dans ce qu’elles font. Louise Jones, par exemple, produit actuellement quelques-unes des BD les plus populaires que Marvel a sur ses stands, des titres comme X-Men et Ka-Zar.
Chez DC, Laurie Sutton fait un travail d’édition fin sur la Légion des Super Héros de Levitz/Giffen, pour mes finances la bande dessinée la plus divertissante que DC a en ce moment.
Selon certaines sources, Mme Sutton a dit que son travail est minime et que, fondamentalement, elle permet simplement à Levitz et Giffen de faire tout ce qu’ils aiment. J’ai tendance à penser que c’est un peu de l’auto dérision, comme le fait que l’éditeur qui sait quand ne pas intervenir ne signifie pas qu’il ou elle ne fait pas son travail correctement. Bien au contraire. Le produit fini est tout ce dont l’éditeur peut être jugé, et sur cette norme  Laurie Sutton le fait très bien.
Elle, et Louise Jones et Jeanette Kahn, le font tout aussi bien que ce qu’un homme le ferait à leur place, peut-être un peu mieux dans certains cas. Mais c’est tout ce qu’elles font.
De là où je suis, il ne me semble pas que le fait d’avoir des femmes à la barre d’une rédaction ait fait une grande différence pour ces trucs essentiellement orientés pour les hommes qui remplissent réellement les pages, et c’est peut-être naïf de ma part de m’attendre à que cela le soit.

Après tout, les femmes mentionnées ci-dessus sont encore à travailler au sein d’un monde essentiellement masculin et elles sont toutes sans doute à répondre à l’homme au-dessus. Même Jeanette Kahn, qui, alors qu’elle peut être au sommet de l’arbre, aussi loin que DC va, a encore le poids massif de Warner Communications suspendu au-dessus d’elle.
Plus que chez Marvel, où je suppose que le rédacteur en chef a significativement plus de liberté que la société concurrente, l’éditeur en question, c’est Jim Shooter, et Jim Shooter est un homme. Peut-être même deux hommes se tenant sur les épaules l’un de l’autre.

Le point que j’essaie de faire de façon maladroite est que les femmes dans la BD, même en tant qu’éditeurs, n’ont probablement pas beaucoup de chances de faire sentir leur présence en termes d’attitude dans la bande dessinée.
Je pense que ça va prendre quelques bouleversements structurels massifs pour que cela soit jamais atteint, et je pense que le bouleversement est plus susceptible de venir d’en bas, des lecteurs et des gens travaillant réellement dans une capacité créatrice.
Si, par exemple, une femme écrivain a été en mesure de faire des progressions subtiles dans ce domaine, et si ces progressions ont été accueillies avec une augmentation des ventes, c’est peut-être dû au fait que davantage de filles et de femmes achètent le comics en conséquence, je pourrais alors voir les gens en charge et peut-être donner quelques réflexions à la question. Jusque-là, je vais retenir mon souffle.

Quoi qu’il en soit, il n’y a pas tant d’écrivains femmes que ça . Il y a Tamsyn O’Flynn qui a rendu certaines choses au dessus de la moyenne sur Lois Lane. Il y a Laurie Sutton qui, avant son passage aux fonctions de rédactrice a rendu un matériel fantaisiste et très lisible sur Adam Strange pour DC et il y a Mary Jo Duffy, probablement la plus accomplie des trois en termes d’écriture réelle. Pour ceux d’entre vous qui ne la connaissent pas, Mme Duffy a été jusqu’à récemment à écrire sur Power Man et Iron Fist, et était responsable de certaines numéros durant l’ensemble du run de ces titres que j’ai trouvé intéressants, même à distance . Ses intrigues ont été fascinantes, ses personnages bien délimités et surtout il y avait un sentiment de légèreté et d’humour dans son écriture qui est venu comme une bouffée d’air frais après un flot d’écrivains qui semblaient résolus à dépeindre Power Man comme le personnage noir typique : vain, stupide, beau-parleur et socialement défavorisé.
Pour moi, la meilleure chose au sujet de son mandat en tant que scénariste, était que Luke Cage est l’un des personnages les plus agressivement masculin chez Marvel et que sous sa gestion, nous avons pu être témoin du doux plaisir  se faire piquer par ses attitudes. Bien sûr, ce n’était pas quelque chose de fracassant mais c’était un pas dans la bonne direction.
Vous remarquerez que je dis "était". Mary Jo Duffy a récemment soit abandonné ou a été retirée du livre en faveur de Denny O’Neil. Pourquoi cela, je n’ai aucune idée, mais c’est beaucoup pour les femmes écrivains dans la BD, hein?

Alors qu’est-ce qui nous reste ? Eh bien, plutôt beaucoup en fait, une fois que nous sortons des confins du monde des comics grand public et jetons un oeil sur ce que fait le reste.
Les comics «alternatifs» ont été remués depuis de nombreuses années sous une forme ou une autre, mais pour les fins de cette discussion, nous allons supposer qu’ils ont  vraiment évolué en mettant la première vitesse, depuis le  mouvement des comics underground au milieu des années soixante. Désormais de nos jours, alors que la scène des comics underground était radicalement différente de ce que les grandes entreprises faisaient, cela était encore un domaine largement dominé par les hommes. Et cela s’est montré dans le produit fini.
Quelles qu’en soient ses mérites, je doute que quiconque prendrait les panoramas de S. Clay Wilson de femmes maltraitées et démembrées comme un coup dur pour le féminisme. Autour du début des années 70, cependant, cela a commencé à changer.


Premièrement, il y avait un nombre croissant de femmes impliquées en tant que scénariste / artistes dans la production des comics underground eux-mêmes. Les femmes comme Trina Robbins, Shary Flenniken et Harvey Kurtzman, la fille de Meredith Kurtzman.
Les BD produites entièrement par des femmes ont commencé à apparaître, allant de Wimmen Comics, d’une manière assez politique à Wet Satin et Twisted Sisters.
Même si certains de ces premiers efforts sont en retrait, ils ont ouvert beaucoup de portes et à l’heure actuelle, et  il semble y avoir presque autant de femmes travaillant dans les comics underground que les hommes.
Il ya Melinda Gebbie, qui utilise sa technique très délicate des pointillés pour illustrer certaines des plus énervantes et violentes visions psycho-sexuelles que l’on est susceptible de rencontrer. Il ya Diane Noomin qui, à travers son personnage principal, le névrosé et insipide Di Di Glitz, a exploré le désert des banlieues américaines et les bars pour célibataires avec un effet comique dévastateur.
Il y a le surréalisme onirique de Marie K. Brown, l’observation cinglante urbaine de Mimi Pond, et, à mon avis le meilleur de la grappe, une vision libérale du burlesque et de la haine de soi servie dans l’œuvre dessinée d’Aline Kominsky.
Aline Kominsky est l’épouse de la légende Robert Crumb, même si un style plus différent de la caricature poli et caoutchouteuse de Crumb serait difficile à concevoir. Les travaux de Kominsky sont incroyablement glauques et bruts à la recherche, mais quelque part, elle obtient un sens de l’expression en elle qui serait perdu si elle était une artiste plus accomplie. Son portrait des personnages et des situations est à la fois sauvage et aiguë, et elle semble réserver l’ensemble de ses observations les plus vicieuses pour elle-même. Elle se décrit comme une sorte de dirigeable au nez crochu souffrant d’acné et prend un grand plaisir à exagérer tous les côtés négatifs de son caractère jusqu’à ce que nous soyons laissés avec un portrait d’une vulgaire, agressive et tapageuse juive.
Vous n’avez pas rencontré beaucoup de gens qui soient prêts à être si impitoyablement honnêtes sur eux-mêmes et quand vous le faites c’est un vrai régal, croyez-moi. Je suis sûr du soulagement immense qu’elle ne tourne pas son regard méchant et satirique sur vous, le lecteur.

Mais bien sûr, comme avec la plupart des femmes mentionnés ci-dessus, il ya à peu près autant de chances de la retrouver au travail dans le courant dominant des bandes dessinées comme il en est de moi comme gagnante du Miss Monde de l’an prochain.

C’est moins le cas avec la deuxième catégorie de l’édition alternative, ce qu’on a appelé les "ground-level comic". Ces bandes dessinées sont à peu près assez libres pour figurer sur les nouveaux stands sans censure, et profiter des avantages de ne pas être responsable devant une autorité supérieure.
Le terme a été inventé avec l’émergence de la ligne désormais défunte Star Reach de Mike Friedrich, qui, tout en donnant beaucoup d’espace pour des artistes établis comme Barry Smith et P. Craig Russell, a également fait place aux nouveaux venus talentueux comme l’excellente Lee Marrs. Marrs est le talent responsable de Pudge, Girl Blimp un strip semi-autobiographique, que Star Reach a publié, parmi des séries d’aventures plus sérieuses.

Cette dernière chose est , pour moi, très intéressante en ce qu’elle démontre comment il est possible d’avoir une histoire passionnante, sans recourir à de telles obsessions populaires que la puissance masculine et la violence aveugle, afin de pimenter l’intrigue.

Une autre femme dans cette catégorie, qui a aussi émergé de ce qu’on pourrait appeler le "ground-level comic", est Wendy Pini. En plus avec son mari Richard, Wendy a produit l’excellente  bande dessinée Elfquest qui en est déjà à quelques treize livre-épisodes et est probablement l’une des utilisations les plus confiantes de la narration graphique produite par les gens des deux sexes disponible pour le moment.
Je pourrais facilement consacrer un article entier à Wendy Pini, comme d’ailleurs je le pourrai pour la plupart des femmes ci-dessus. Il suffit de dire que c’est bien la peine de vérifier que des choses animées et divertissantes dans leur propre droit, en plus d’être un regard optimiste sur ce genre d’influences, pourraient être vues dans la bande dessinée grand public dans un avenir pas trop lointain.
Pini et Marrs ont tous deux eu des travaux publiés dans ces ouvrages largement dominés par les hommes tels que le magazine Epic, et il semble que, malgré le fait que les femmes en général semblent avoir une approche de l’art qui est très différente de ce que nous avons en droit d’attendre à partir du type d’aventure basique au masculin, il peut y avoir une chance que nous voyons les femmes progressivement infiltrer le business de la bande dessinée et nous espérons qu’elles l’enrichissent dans le processus.

Vous remarquerez que la plupart des personnes mentionnées ci-dessus sont américaines, alors quel est l’état de la bande dessinée féminine  de ce côté de l’étang ? Eh bien, en raison de la taille relative de la Grande-Bretagne et de l’Amérique les femmes ont beaucoup moins de travail dans le milieu, mais elles tendent à compenser en qualité pour ce qui est de leur manque en nombre.
Un bon exemple est Fanny Tribble, qui je crois est apparue dans les compilations Sour Cream avant de passer à ses livres en solo, Heavy Periods et Funny Trouble, tous deux publiés par les livres à connotations féministes Sheba.
Comme beaucoup de femmes déjà évoquées, l’accent de ses dessins est plus situé sur l’honnêteté et la franchise plutôt que d’un souci de désencrage et de l’anatomie détaillée impeccable.
Personnellement, j’aime beaucoup les choses de Tribble, surtout parce qu’elle semble se sentir suffisamment en confiance pour rire des aspects les plus ridicules du féminisme dans un même temps, comme elle rit d’elle-même et des gens autour d’elle.

Puis, il ya Posy Simmons, dont le travail apparaît régulièrement dans The Guardian. Encore une fois, l’approche de la caractérisation est à la fois impeccable et absorbante, en particulier dans son interprétation de l’esprit vieux jeu de la mère au foyer issue de la classe moyenne Wendy Weber.

C’est un de ces strips qui parodie implacablement son propre public, et si bien que tout ceux qui le lisent, y compris la vraie Wendy Weber dans son public, sont convaincus qu’elle se moque de quelqu’un d’autre.

Bien sûr, je suppose que le dernier mot de ce morceau devrait aller à la "Femme Dans Les Bandes dessinées" qui se trouve être à la barre de la rédaction de ce magazine, la brutale, rude et dominatrice Mme Bernie Jaye qui est justement avec moi ici dans le studio en ce moment.

Bernie, comme éditeur, y a t-il quoi que ce soit que vous puissiez faire sur la manière dont les femmes sont traitées dans la BD ? Particulièrement en tant qu’éditeur d’une chose telle que Savage Sword of Conan ?
«Eh bien, avec Conan ce n’est que du matériel de réimpression donc il y a très peu de choses que vous puissiez faire pour changer cela. Là où je peux faire sentir ma présence  est quand il s’agit de produire des magazines originaux, je peux choisir qui travaille sur eux dans une certaine mesure et je n’ai pas à engager n’importe qui prendra une approche sexiste. "

C’est très bien. Mais en gardant à l’esprit ce que j’ai dit plus tôt, pensez-vous vraiment qu’il ya beaucoup d’opportunités pour une seule femme dans un domaine masculin d’être en mesure de réellement tout faire pour un changement majeur ? Etes-vous optimiste quant à l’avenir des femmes dans les comics?
"Pas vraiment. Pas dans l’immédiat. Tu vois, la chose entière est liée à la structure sociale tout entière, de sorte alors si elle pourrait éventuellement changer ça va être un processus assez lent. Pour une chose, les femmes, comme une partie de la société, sont tout aussi enveloppées dans le sexisme que quiconque. La différence est que, parce que les femmes sont opprimées par le sexisme, elles sont plus susceptibles de vouloir faire quelque chose pour changer la situation. À tout moment les femmes savent ce qu’elles veulent et elles savent dans quoi elles s’embarquent. Je pense que c’est le domaine que nous devons explorer … l’écart entre ce que veulent les femmes et ce que les femmes vont obtenir. C’est une sorte de «fossé d’insatisfaction» et surtout une prise de pouvoir et de changement ou de désespoir. "

Et je pense que sur cette note vaguement sombre  nous devrions terminer cet article. Trois parties de culpabilité masculine-libérale dont le coeur bat, c’est assez pour tout le monde, non?

S’il ya quelqu’un là-bas qui a effectivement réussi à parcourir tout ce verbiage et sortir de l’autre côté avec leurs marbres intacts, je voudrais beaucoup entendre ce que vous pensez, que ce soit pour ou contre. Yat-il un problème ici, ou est-ce que j’exagère ? Y a t’il quelque chose à faire à ce sujet et si oui quoi ? Rédiger et faites le moi savoir.

Prenez six pages en expliquant exactement pourquoi je suis la plus ennuyeuse et arrogante des fripouilles à jamais marcher sur la surface de la terre si vous le devez, mais écrivez. Vous, après tout, êtes les lecteurs. Vous payez les salaires. Et je pense que vous avez quelques mot à dire sur ce genre de comportements de l’industrie des comics. J’ai hâte de vous entendre.

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L’homosexualité dans les Comics

Article publié sur Comics Blog le 26 juin 2011.

Retracer l’histoire de l’homosexualité dans les comics, c’est partir à la recherche de l’un des sujets les plus tabous de l’histoire de la bande dessinée US. Mais c’est aussi tenter de définir comment et par quelle ruse l’homosexualité a pu exister dans ce média malgré la censure, et comment elle a pu évoluer grâce au changement des mentalités et d’un état d’esprit de tolérance qui reste malgré tout très fragile de nos jours.

Car, le constat que l’on peut faire d’entrée de jeu, c’est qu’il est extrêmement difficile par exemple de dater ou même de raconter les origines de l’homosexualité dans les comics. L’une des raisons évidentes est qu’une partie de son lectorat a longtemps été constitué par des enfants, la présence de personnages homosexuels ou d’histoires mettant en scène des sujets liés à l’homosexualité n’avaient donc pas leur place dans des pages susceptibles d’être lues par nos chères têtes blondes.

C’est donc assez tôt et de manière à éviter toute ambigüité que la censure a mis un frein sur les allusions et autres dérives susceptibles de heurter -ou pire- de faire sombrer les lecteurs du côté obscur de la Force.

Mais alors qu’un vent de révolte à l’échelle mondiale se mit à souffler vers la fin des années 60, le petit monde obligatoirement hétéronormé des comics s’est vu lui aussi chamboulé par l’apparition d’une pléiade d’éditions indépendantes, underground et revendicatrices traitant sans ambages de sujets de société comme la libération de la femme, des droits de la communauté afro-américaine ou des questions LGBT.

Il faudra attendre le début des années 90 pour que le premier super héros gay fasse son apparition chez un éditeur mainstream, ouvrant la voie à d’autres personnages inexorablement ancrés dans la vie moderne, sensibilisant ainsi les lecteurs aux difficultés et aux inégalités liées à l’homophobie.

Et parallèlement, va se développer tout un circuit alternatif d’éditeurs spécialisés pour un lectorat exclusivement gay, et dont les titres vont être très diversifiés, allant de la BD érotique, des témoignages réalistes, aux aventures de super héros classiques.

1/Tout n’est qu’ambigüité.

Il fut une époque où avant d’être effectivement et explicitement interdite par la censure américaine, l’homosexualité était timidement représentée par l’utilisation d’allusions plus ou moins assumées, c’est le cas dans les pages de  Krazy Kat  deGeorge Herriman dont les aventures sous forme de comic strip seront publiées (notamment dans le New York Evening Journal) de 1913 à 1944. Krazy Kat est un personnage dont le sexe est indéterminé et dont son auteur préfèrera faire planer le doute sur son genre jusqu’au bout, déclarant qu’il est asexué et préférant le comparer à un elfe ou une créature féérique.

Parmi les bandes dessinées érotiques qui ont vu le jour dans les années 20, les Tijuana Bibles étaient distribuées dans la clandestinité et parodiaient des personnages connus comme Mickey, Popeye ou Wimpydans des scènes à forte connotation sexuelles et notamment homosexuelles.

Entre 1938 et 1939, Terry and the Pirates de Milton Caniff nous présente le personnage de Sanjak, une badgirl habillée en homme qui avait des vues sur la fiancée du héros.

En 1940, Madame Fatal, un homme qui combat le crime déguisé en femme, sévit dans Crack Comics #1 et dans les 21 épisodes suivant.

En 1950, dans School Day Romance # 4, un certain Butch Dykeman (je suis sure que vous apprécierez comme moi le jeu de mot) apparaît dans une histoire intitulée « Toni Gay ».

En 1954 on découvre que Batman et Robin partagent le même lit, et c’est à ce moment là qu’est créé le fameux Comic Code Authority

 

2/ Le code anti-gay

En 1954, le psychiatre Fredric Wertham qui est à l’époque considéré comme un expert et un spécialiste  sur les troubles psychologiques des adolescents publie son livre : Seduction of the Innocent. Dans celui-ci, il va expliquer que les comics influencent tellement les jeunes qu’ils sont l’une des causes de la délinquance juvénile et sa publication va coïncider avec les travaux d’une commission d’enquête dans ce domaine.

Wertham va aussi expliquer que la force et l’indépendance de Wonder Woman -en plus du fait qu’elle habite sur une île exclusivement peuplée par des femmes- font d’elle une lesbienne. De plus il ira jusqu’à dire que « le genre d’histoire dans lequel évolue Batman ne peut qu’inciter les enfants à assouvir leurs fantasmes homosexuels. » à cause d’un « un homo-érotisme récurrent entre Batman et son jeune acolyte Robin ».

 

Seduction of the Innocent a fini par influencer les politiques qui obligèrent les éditeurs à se censurer en créant le fameux Comic Code Authority. Il n’était donc même plus question d’homosexualité suggérée dans les comics mainstream assujettis désormais à cette commission d’auto régulation.

A partir de cette date il existe donc plusieurs options pour un éditeur : rentrer dans le rang des bonnes mœurs ou bien publier des comics sans chercher à obtenir l’aval du comic code et se destiner à un lectorat plus qu’averti. C’est ainsi que va éclore toute une série d’éditeurs de comics underground et alternatifs vers la fin des années 60.

Mais avant cela, en 1957 Steve Ditko publie une histoire de 5 pages intitulée «The Man Who Stepped Out Of A Cloud » dans OUT OF THIS WORLD #5 ou un alien emmène un jeune garçon introverti sur sa planète uniquement peuplée d’hommes.

Cette même année, les illustrations homoérotiques de Tom Of Finland (de son vrai nom Touko Laaksonen) apparaissent dans le magazine Physique Pictorial.

Jimmy Olsen se travesti pour la première fois en Miss Jimmy Olsen dans Superman’s Pal Jimmy Olsen #44 en avril 1960.

Dans le périodique gay Drum magazine, Allen J Saphiro (sous le pseudo d’A. Jay) débute en 1964 ce que l’on considère comme le premier comic strip gay de l’histoire : The Adventures of Harry Chess: That Man from A.U.N.T.I.E. (Agents Undercover Network To Investigate Evil.) qui est une parodie de James Bond et qui sera republié sous la forme d’un album en 1966.

Joe Johnson fait de même avec ses strips Miss Thing et Big Dick publiés dans The Advocate magazine en 1965.

3/L’émergence des comics gays

La fin des années 60 correspond à plusieurs mouvements contestataires de par le monde et menés par diverses communautés qui aspiraient toutes à plus de liberté. Ces étudiants, ces femmes, ces afro-américains et ces homosexuels furent amenés à créer une nouvelle variété de comic-book : Les comics underground ou alternatifs (Underground comix) qui ne dépendaient pas du Comic Code.

Très influencés par les EC Comics qui mirent le feu aux poudres à l’époque de l’avènement du Comic Code, les Underground comix (qui méritent à eux seuls un dossier…oh tien en voilà une idée quelle est bonne !) prônaient la contre culture, la liberté sexuelle, l’utilisation légale des drogues et bien évidemment l’absence totale de censure.

Le mouvement féministe permis à ce que le premier comics incluant un personnage lesbien soit publié en 1972, il s’agit de Wimmen’s Comics avec Sandy Comes Out de Trina Robbins. Deux années plus tard, Come out Comix de Mary Wings devient le premier comic-book lesbien de l’histoire, il sera suivi par Dyke Shorts du même auteur en 1978.

De nombreux auteurs tels que Marry Wings, Roberta gregory (auteur de Dynamite Damsels, la première série lesbienne publiée en 1976 d’où provient la célèbre Bitchy Bitch), Jerry Mills (Poppers, 1982), Howard Cruse, Robert Triptow, Jennifer Camper (Juicy Mother) Tim Barela (Leonard & Larry), Lee Mars et Trina Robbins (les deux instigatrices de Wimmen’s Comix) se réunirent pour former un nouveau label : Gay Comix en 1980. Regroupant des artistes gay, lesbiennes et transsexuels, Gay comix publiait les titres autobiographiques et relatant des histoires sentimentales plutôt qu’érotiques ou à connotation  sexuelles (ou pornographique) comme ce fut le cas avec son alter égo Meatmen.

En 1983, le comic strip Dykes to watch out for d’Alison Bechdel apparait pour la première fois dans les pages de Womannews et deviendra une des BD cultes de la communauté lesbienne.

Parallèlement à cet essor, les années 80 furent aussi marquées par l’apparition du SIDA et d’une recrudescence de l’homophobie. Les comics gay ont alors joué un rôle important d’information et de  prévention dans le but de sensibiliser les lecteurs au safe sex (AIDS U.S.A) mais aussi politique afin de réagir contre les décrets et propos homophobes du gouvernement britannique. C’est ainsi que de nombreux artistes britanniques, américains et canadiens (dont Alan Moore, Dave Gibbons, Steve Bissette, Bill Sienkiewicz, Frank Miller, Robert Crumb, Dave Sim, Jaime et Gilbert Hernandez, Art Spiegelman, Harvey Pekar, Kevin O’Neill…) se regroupèrent  et publièrent un album de 76 pages intitulé AARGH (Artists Against Rampant Government Homophobia) en 1988.

4/Les autres éditeurs se mettent (timidement) au rose

En dehors des publications spécialisées, les personnages gays font timidement leur apparition dans les comics mainstream à partir des années 80, en tant que super villain (Extraño dans Millenium #2  chez DC en 1987), ou lorsque Bruce Banner manque de se faire violer par des hommes sous la douche d’un YMCA dans Hulk #23 en 1980, alors que le terme de « gay » est pour la première fois employé dans un comic mainstream sur Fantastic Four #251 écrit par John Byrne en 1983.

Enumérer tous ces personnages qui ont évolué à cette époque ne servirait pas à grand-chose, bien que quelques-uns aient permis de participer à une plus grande visibilité et une acceptation de la part du lecteur habitué aux héros hétéro.

Ainsi on retiendra  que Watchmen d’Alan Moore (1986) possède un très bon quota de personnages gay dans ses pages : Hooded Justice, Captain Metropolis ainsi que Silhouette sont gays, et les références à l’homosexualité sont très présentes comme dans la scène de dispute entre une femme nommée Joey et son ex petite amie.
Alan Moore
récidive trois ans plus tard avec V pour Vendetta qui fait référence à l’histoire poignante de Valérie, une jeune fille enlevée et séquestrée parce que lesbienne par un régime  totalitaire.

Enfin, ou pour finir avec les exemples marquant, en 1988 Maggie Sawyer, un personnage secondaire récemment intégré par John Byrne dans Superman, se révèle être la première mère homosexuelle des comic-books mainstream. Et grâce à son rôle important dans la mini-série Metropolis S.C.U. celle-ci sera récompensée en 1996 par les GLAAD Awards (une cérémonie qui récompense les œuvres provenant de différents médias pour leur participation à la visibilité gay).

5/Le grand outing des 90’s

En 1989, le Comic Code Authrity remet à jour ses normes et autorise à ce que les groupes sociaux telles que la communauté homosexuelle soit abordée de façon positive, et à ce que les références discriminatoires et péjoratives soient abolies à moins d’être utilisées à des fins dramaturgiques.
C’est ainsi que le thème de l’homosexualité va être abordé de deux manières différentes, soit en servant de cause à défendre pour le héros, ou carrément en mettant sur le devant de la scène un personnage homosexuel sans aucune ambigüité.

Dans le premier cas, on retrouve des histoires où le héros doit faire face à des expéditions punitives contre les homosexuels comme avec John Constantine dans Hellblazer #6, 7  et Swamp Thing #74 (à noter que Constantine est un personnage bisexuel, même si la plupart du temps il est attiré par des femmes).

Ce thème du « gay bashing » est aussi abordé des années plus tard dans Green Lantern lorsque le personnage de Terry Berg, le jeune assistant de Kyle Rayner, qui lui a fait son coming out (Green Lantern #137, juin 2001), est violemment agressé dans les épisodes 154 et 155 (novembre-décembre 2001) intitulés Hate Crime. Batttu à mort, il va tomber dans le coma et cet évènement va sérieusement remettre en question Rayner sur son rôle de protecteur de l’humanité. Il finira par confier son poste de Green Lantern à John Stewart. Cette histoire fut récompensée en son temps de deux GLAAD Awards. Elle fait ouvertement référence à la mise à mort de Matthew Shepard, un étudiant sauvagement battu à mort par deux autres étudiants de son âge en 1998 parce qu’il était homosexuel.

Dans le second cas, l’année 1992 marque véritablement un changement dans l’approche des personnages gays avec l’apparition du premier super héros homosexuel dans le Marvel Universe : Northstar fait son coming out dans Alpha Flight #106 et on peut dire que cette histoire écrite par Scott Lobdell fait l’effet d’une bombe. Les réactions du public sont diverses comme on peut le voir dans ce reportage télévisé :

Un an plus tard les amours contrariés de Francine et Katchoo dans le Strangers in Paradise de Terry Moore vont amener un vent nouveau dans la problématique LGBT, mêlant romance et bleuette assumée, intrigue sur fond d’histoires mafieuses et complot gouvernemental (!)
En 1995 Sara Rainmaker s’avère être bisexuelle dans Gen 13 # 2 ( Vol.1) même si son homosexualité sera confirmée un peu plus tard.
La même année, Paige Braddock publie le formidable Jane’s World un comic strip qui raconte les tribulations d’une lesbienne dans sa vie quotidienne et qui sortira sous la forme de comic book à partir de 2002.

Parallèlement, les éditions indépendantes ne sont pas en reste, bien au contraire puisqu’un véritable marché du gay comics va continuer à se développer. Fantagraphics est un de ces éditeurs qui va régulièrement publier des comics gays ou à forte connotation LGBT comme avec le cultissime Bitchy Bitch de Roberta Gregory en 1991 et le succès de la série Love and Rocket’s de Gilbert et Jaime Hernandez tout au long des années 90 et bien au-delà.

Dans la série Sandman de Neil Gaiman, on retrouve aussi régulièrement des personnages gay notamment dans Preludes and Nocturnes et The Kindly Ones.

La fin des années 90 est marquée par l’apparition d’un des couples gays les plus appréciés par tout le lectorat de comics confondu : il s’agit bien sûr d’Appollo et Midnighter ou si Superman était en couple avec Batman et faisaient partie d’une JLA aux antipodes de celle que l’on connaît, The Authority. Créé par Warren Ellis le couple finira par se marier sous la plume de Mark Millar en 2002 et adopter la petite Jenny Quantum.

6/Les années 2000 et la continuité

Bien que cela ne soit pas un comic-book Michael Chabon sort en 2000 Les extraordinaires aventures de Kavalier et Clay, un roman qui parle du milieu des comics et dont l’un des deux personnages principaux est gay.

En 2003 le personnage de Renee Montoya (qui à la base vient de la série animée Batman, et qui a ensuite été introduite dans le comic-book) est outée par un ennemi assoiffé de vengeance (et au double visage) à ses collègues et sa famille dans la série où elle évolue Gotham Central, l’histoire est superbement écrite par Greg Rucka.

Rawhide Kid qui à l’origine a été créé en 1955 réapparait dans les années 2000 et notamment en 2003 dans une mini-série très controversée car elle met l’accent sur un bon nombre de stéréotypes sur les homosexuels à des fins commerciales. Selon le “All New Official Handbook of the Marvel Universe A-Z,” cette attitude existait pour amener la confusion auprès des autres personnages.

En 2005 Marvel se rattrape en révélant un nouveau couple : Hulking et Wiccan membres des Young Avengers , ces deux personnages ont été créés par Allan Heinberg, un scénariste de comics et de télévision ouvertement gay. Chez Marvel toujours, il est intéressant aussi de relever et surtout de suivre la relation entre Karolina Dean et Xavin, la lesbienne et le transgenre de Runaways.

Chez les mutants, les homosexuels et les bisexuels sont aussi de la partie, on peut citer Phat et Vivisector, Bloke, Karma, Daken, Colossus dans sa version Ultimate, Anole, Shatterstar et Rictor, et le couple Mystique et Destiny qui pourraient être d’après les propos de Chris Claremont les véritables mamans de Diablo (en tout cas moi j’y crois !)

 

En septembre 2010, Archie Comics met en scène dans les pages de Veronica un nouveau personnage : Kevin Keller qui va annoncer son homosexualité et être au cœur de toutes les attentions. A l’image de Northstar en son temps, son statut d’homosexuel fait couler beaucoup d’encre.

Les années 2000 vont ainsi voir de plus en plus de personnages gays obtenir un rôle important dans une série, voire le premier rôle, on peut citer  Allison Mann la scientifiqueet partie intégrante du trio de Y The Last Man, Danielle Baptiste, une des détentrices de la Witchblade, et personnification de l’Angelus, et Kate Kane, la Batwoman du 21ème siècle dont tout le monde attend impatiemment les nouvelles aventures (en Septembre, on y est presque !). A noter que Batwoman est le seul personnage gay à avoir son titre à elle parmi toutes les séries issues de l’édition mainstream, autant dire qu’elle est une révolution à elle toute seule !

7/Les comics spécialisés

En plus des Gay Comix qui comme nous l’avons vu sont apparus au début des années 80, d’autres labels et éditeurs vont voir le jour, le plus célèbre d’entre eux est Prism Comics, une organisation associative dont le but est de promouvoir les œuvres, les artistes, et les lecteurs de comics dans ce domaine précis. Ainsi régulièrement Prism Comics va éditer un guide de lecture concernant exclusivement les titres gays ou comprenant des personnages homosexuels, et servir de portail et de boutique pour tous les comics (ultra) indépendants et autres fanzines.

Pride comics quantà lui va fièrement publier la série Pride High qui raconte les aventures d’une alliance de super héros homo/hétéro et dont le premier numéro a été traduit en Français. On peut aussi citer Boy meets Hero Comics, mais là encore il s’agit de petits éditeurs ultra spécialisés dont les les séries sont disponibles en achat sur internet ou dans les gay comic-shop de San Francisco (et oui, ça existe !)

Les homosexuels dans les comics ont en fin de compte évolué exactement comme dans la vraie vie : présents depuis le commencement, ils ont dû se cacher, s’adapter ou faire semblant, s’organiser et se regrouper, sortir courageusement de l’ombre, et ainsi apporter un plus de par leur vécu et permettre de développer des histoires plus riches, plus sensibles et surtout plus actuelles.

Mais le long chemin pour une plus grande visibilité de ces personnages dans les comics mainstream -dans le respect et loin des clichés- n’est pas terminé, c’est-à-dire et peut-être justement comme dans la vie réelle…

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Les Femmes dans les Comics

Article publié sur Comics Blog le 8 mars 2011.

Aujourd’hui c’est la Journée de la Femme ! (Youpi !) Et à cette occasion, je vous ai concocté un petit dossier qui vous vous en doutez parle….. des femmes dans les comics !
Ce sujet est tellement dense et palpitant que je me suis permis de le décomposer en deux parties, la première consacrée à ces artistes féminines qui œuvrent souvent dans l’ombre depuis les prémices de cette industrie, et la seconde qui parle de ces héroïnes qui nous font tant rêver malgré les régressions multiples qu’elles ont pu subir tout au long de l’Histoire avec un grand H.
Dans ce dossier, je n’ai pas tenté d’inventorier toutes les artistes, ni tous les personnages féminins qui existent car si tel avait été le cas, je n’aurai pas terminé pour l’année prochaine !
J’ai préféré aussi vous parler de ce vaste domaine d’une façon générale, dans son ensemble, c’est-à-dire sans aller dans les détails au risque de m’y perdre. Ainsi j’ai par exemple délibérément omis de vous parler du costume sexiste de Power Girl, et des innombrables couvertures bondage de Wonder Woman, ou encore dans quelles circonstances Trina Robbins a conceptualisé le costume de Vampirella, et pourtant ce n’est pas l’envie qui me manquait !
Certains trouveront aussi que je n’ai pas assez mis en valeur les Marvel Girls, et ils auront raison ! Le fait est que je suis plus sensible à l’Univers DC, maison d’édition qui selon moi a réussi à mettre plus en avant ses personnages féminins que Marvel.

Bon ces petits détails énumérés, je vous souhaite une bonne lecture et SURTOUT une bonne journée de la Femme !

I Les artistes féminines

Quel sujet passionnant que celui qui traite des femmes dans les comics. Désarmant et complexe aussi. Car les femmes sont à la fois extrêmement présentes, tout en étant sous exploitées et mises de côté par cette industrie phallocrate où le super héros viril et surpuissant tient souvent le haut du pavé.
Et si aujourd’hui, Journée de la Femme oblige, on rendait un peu hommage à toutes celles qui participent depuis le début à l’évolution des comics, autant par le biais des artistes que des héroïnes ?

1/ L’histoire est en marche.

On le sait, depuis toujours les femmes représentent une minorité dans ce média, et pourtant elles ont depuis le début apporté leur impact et leur influence sans que (presque) personne ne sans rende compte. Aux balbutiements de cette industrie, c’est-à-dire au début du 20ème siècle, à l’époque ou les comics étaient encore publiés sous la forme de strip ou d’illustrations dans les journaux,  Nell Brinkley (1886 -1944) est considérée comme la pionnière dans ce domaine.

Elle est en effet la première illustratrice à être publiée dans le New York American Journalavec son personnage nommé The Brinkley Girl qui aura d’ailleurs une carrière qui dépassera le domaine de la bande dessinée. Sans vouloir énumérer toutes les dessinatrices qui ont œuvré à cette époque, on peut néanmoins citer Rose O’Neill créatrice de la Poupée Kewpie (personnage mentionné dans le Journal d’Anne Franck, et Des souris et des hommes de John Steinbeck.), Grace Wiederseim, Edwina Dumm.

C’est ainsi que dans les années 20, (période marquée par un essor économique et social avant la grande dépression) plusieurs dessinatrices (comme Ethel Hays, Virginia Huget, Gladys Parker et sa célèbre Mopsy ainsi que Marjorie Henderson Buell à qui l’on doit Little Lulu*) vont se réunir et former un mouvement artistique et culturel appelé le « Tambour ».
La grande dépression voit apparaître la série intitulée Apple Mary crée parMartha Orr en 1932 et très prisée par les lecteurs de l’époque.

2/ Les reines du Golden Age.

Dans les années 40, Dale Messick crée le personnage de Brenda Starr, une femme extrêmement moderne pour l’époque,journaliste aux allures de Rita Hayworth, et réputéepour ses aventures exotiques et ses romances torrides.

En 1941, Tarpé Mills rentre dans l’histoire avec son personnage, Miss Fury (qui à l’origine porte le nom de Black Fury), dont l’alter ego est la riche mondaine Marla Drake, justicièrequi combat le crime dans sa combinaison noire. Elle est la première super héroïne crée par une femme.

Jackie Ormes quant à elle est la première femme afro-américaine à travailler en tant qu’illustratrice à succès, on lui doit les séries Torchy Brown Heartbeats, Candy, Patty-Jo ‘n’ Ginger, et à ainsi défié les dessins stéréotypés des personnages noirs dans la bande dessinée de l’époque .

Hilda Terry, Liens Marty et Linda Walter comptent aussi parmi les illustratrices qui ont marqué leur génération.
Ruth Atkinson
est considérée comme une pionnière, étant la première artiste de comics de l’ère moderne, on lui doit notamment les personnages de Millie the Model(1945) et Patsy Walker (1944) la future Hellcat.

Will Eisner, (The Spirit) monument de l’industrie du comic-booket entre autre co-fondateur de l’éditeur Fiction House, permis à de nombreuses femmes de travailler en tant que scénaristes, dessinatrices ou coloristes (on peut nommer Ruth Atkinson , Fran Hopper , Lily René, Ann Brewster, et Marcia Snyder) .
D’ailleurs, les héroïnes de cette maison d’édition se trouvent être des personnages à la fois denses et riches, totalement à l’opposé des godiches et autres fantasmes masculins que l’on trouve déjà.

Marie Severin qui a été récompensée d’un Eisner Award a œuvré chez Marvel dès les années 50, on lui doit entre autre des couvertures et des illustrations sur Namor et Hulk, The Amazing Spider-Man, Iron Man, Conan le Barbare, Kull le Conquérant, Hellcat et Daredevil.

3/ Woman’s lib.

Ramona Fradon est une artiste prolifique du Silver Age, connue pour avoir co-crée les personnages de Metamorpho et Aqualad, le sidekick d’Aquaman. Elle a été récompensée par deux Eisner Awards. Elle va ouvrir la voie à toute une génération d’artistes féminines, souvent engagées dans la cause féministe.

A partir des années 70, les femmes vont aussi pourvoir s’exprimer artistiquement grâce à l’essor des maisons d’éditions indépendantes et underground, et ainsi de pouvoir parler de sujets beaucoup plus matures que les super-héros. L’une des fers de lance de ce mouvement se nomme Trina Robbins (qui a notamment conçu le costume de Vampirella), elle est à l’initiative de It Ain’t Me Babe, le premier comics intégralement produit par des femmes, ainsi que du collectif Comix Wimmen dont les publications ont des thématiques centrées sur le mouvement féministe, l’homosexualité, le sexe, et la politique.

Une autre série issue de la publication underground et entièrement conçu par des femmes, se nomme Tits and Clits Comix, fondée par Lyn Chevely et Joyce Farmer.
Dans cette même mouvance, les artistes Lee Marrs, Shary Flenniken, Aline Kominsky-Crumb (l’épouse de Robert Crumb), et Dori Seda sont les portes drapeaux de cette génération de femmes artistes politiquement engagées.

4/ Les femmes de demain

Depuis cette époque, les femmes vont se partager entre les titres mainstream et indépendants, et ce dans tout les domaines de création, qu’ils soient artistiques ou éditoriaux. En effet, jusque dans les plus hautes sphères des deux grandes maison d’édition, Marvel et DC, les femmes sont aussi présentes dans des postes à responsabilité à l’image de Diane Nelson qui est actuellement à la tête de DC Entertainment.

La relève est donc assurée, et ce grâce à des artistes extrêmement talentueuses qui œuvrent sans rougir sur des titres de renom. Elles se nomment Amanda Conner (Power Girl), AmyReeder (Madame Xanadu, Supergirl, Batwoman), Stéphanie Hans, Emma Rios (Osborn, Firestar), Jo Chen (Buffy), Alina Urusov (NYX) , Kelly Sue DeConnick (Osborn, Sif), Kathryn Immonen (Hellcat, Runaways), mais aussi Ann Nocenti (créatrice de Marie Typhoïde et Longshot ), Louise Simonson (scénariste de Power Pack), Juin Brigman (dessinatrice sur la même série), Gail Simone ( Birds of Prey, Wonder Woman, Secret Six, Welcome to Tranquility ), Devin Grayson (scénariste sur Batman, Catwoman, Black Widow) ou encore Agnes Garbowska.

Que de chemin parcouru depuis les illustrations de Nell Brinkley, l’histoire de la bande dessinée américaine est d’autant plus intéressante qu’elle est liée (contre toute attente) à ces femmes qui ont participé à son développement. Présentes depuis ses origines, les artistes féminines ont toujours eu une influence directe dans ce média, par la création de personnages, de courants artistiques, ou en favorisant l’édition indépendante, faisant de l’industrie des comic-books, bien plus qu’un nid de super héros.

*Ce personnage a inspiré le nom de l’association Friends of Lulu , une organisation pour promouvoir la lecture et la création de bandes dessinées pour les filles et les femmes.


II Des Héroïnes et des Hommes

Bien que l’on s’accorde à dire que les comics ont pendant très longtemps formé un média destiné à un public exclusivement masculin (heureusement ça n’a pas toujours été le cas, cette constance s’est effritée au fil des décennies) les femmes ont toujours été présentes dans les pages des différents éditeurs et par conséquent représentées de manière plus ou moins grossières ou au contraire avec respect.

Il est bien évidemment difficile de ne pas faire un rapprochement entre l’évolution des femmes dans la société contemporaine et leur représentation dans les comics. Historiquement, la femme a souvent fait l’objet de représentations stéréotypées ou totalement fantasmées, assujetties aux désirs sexuels de leurs auteurs ou cantonnés à des rôles peu glorieux, ne servant qu’à mettre en exergue la puissance toute masculine du super héros.

Et pourtant, il fut un temps où les femmes étaient plus nombreuses à lire des comics que les hommes. En effet, au début des années 40, les femmes plébiscitent notamment les personnages d’Archie Comics ainsi que Nellie the Nurse, Tessie the Typist, et Millie the Model, dans ces séries, les femmes sont dépeintes de manière réalistes, elles ont un travail, elles sont entreprenantes, et elles arrivent même à conjuguer leur vie sentimentale et leur carrière.

Elles deviennent aussi d’intrépides aventurières et justicières à l’image des héroïnes de la maison d’édition Fiction House, ainsi que Miss Fury ou encore Sheena la reine de la jungle, créée par Will Eisner. Aviatrices, espionnes, infirmières de guerre, détectives, ces aventurières du Golden Age se partagent le devant de la scène avec les premières super héroïnes : Fantomah et Wonder Woman en tête.

L’Amazone a été créée par William Moulton Marston qui a toujours cru aux vertus éducatives des comics. Celui-ci disait à l’époque que « « Même les filles ne voudront pas être des filles tant que nos archétypes féminins manqueront de force, de vigueur et de puissance. Comme elles ne veulent pas être des filles, elles ne veulent pas être tendres, soumises, pacifiques comme le sont les femmes bonnes. Les grandes qualités des femmes ont été méprisées à cause de leur faiblesse. Le remède logique est de créer un personnage féminin avec toute la force de Superman plus l’allure d’une femme bonne et belle. »

C’est à partir de la fin de la seconde guerre mondiale, alors que les femmes avaient remplacé les hommes partis au front dans de nombreux métiers difficiles, que celles-ci vont se retrouver remises « à leur place », et la guerre des sexes qui va en découler aura même des répercutions sur l’image de la Femme dans les comics.

A partir de ce moment, on ne trouvera plus de juste milieu entre les Good Girls et les Bad Girls pendant un bon moment. En effet, dans les années 50 apparait un nouveau genre de comic-book mettant en scène des personnages féminins, d’un côté les Good Girls comics (ou Romance comics) où les fantasmes des lecteurs rejoignent leur vision machiste de la femme au foyer, totalement dépendante de son mari, ou de la soupirante décérébrée incapable de tout discernement affectif. Il faut savoir que ce genre de comics destiné aux adultes a été créé par  Joe Simon et Jack Kirby, les deux pères de Captain America.

En parfaite opposition aux femmes respectables c’est-à-dire soumises au patriarcat, les femmes fatales et autres Bad Girls provenant des Crime comics (et notamment la série Crime by Women), personnifiaient la décadence et la pornographie, à en croire le fameux livre « Seduction of the Innocent » qui est à l’origine du Comic Code Authority.

Ce principe d’autocensure instauré par les éditeurs va avoir un impact encore plus désastreux sur la représentation de la femme dans les comics. DC par exemple va exiger que les personnages féminins soient systématiquement relégués au second plan :
« L’introduction des femmes dans les histoires est spécifiquement déconseillée. Les femmes, lorsqu’elles sont utilisées en structure de l’intrigue, doivent être secondaires en importance, et doivent être représentées de façon réaliste, sans exagération de leurs attributs féminins ».
Ainsi, dans les années 60, des personnages comme Loïs Lane, Jean Loring ou Carol Ferris, vont servir de potiches en attendant qu’elles soient sauvées par Superman, The Atom ou Green Lantern.
Pire, et si une super héroïne a la chance de pouvoir se battre aux côtés du male dominant, (comme se fut le cas pour la première Batwoman et Batgirl) ce sera à coup de phare à paupières, et autres produits de maquillage à moins qu’elles soient dans l’incapacité de se batte parce qu’elles ont grillé un collant.
Mais Marvel n’est pas en reste puisque sa première super héroïne se nomme Susan Storm et à la particularité d’être …. Invisible.

On peut alors espérer que la révolution sexuelle et l’idéologie féministe aura raison du sous emploi des personnages féminins dans les comics. C’est effectivement le cas (du moins en partie), l’image de Wonder Woman se modernise, ainsi que celle de Loïs Lane, exit les potiches en quête de romance, les femmes sont au contact des faits de société comme le racisme ou l’exclusion. Susan Storm jusque là « fille invisible » (Invisible Girl) change de statut social en devenant La Femme Invisible. De nouvelles héroïnes font leur apparition (comme Vampirella,Power Girl, Halo Jones, les héroïnes de Love and Rockets), d’autres vont voir leur destin prendre un chemin inattendu et dramatique (Batgirl qui devient Oracle, Jean Grey en Dark Phoenix), on notera d’ailleurs que c’est souvent dans la souffrance et dans des circonstances dramatiques que les personnages féminins sont sublimés et prennent de l’ampleur.

Mais comme c’est souvent le cas, une période d’avancée et d’évolution fait souvent suite à une période de régression, les années 90 marque donc une époque assez mitigée ou de nouvelles héroïnes comme Sara Pezzini, Caitlin Fairchild, Aspen Matthews, Red Monika, Lady Death, Darkchylde, ont le vent en poupe et amènent une nouvelle génération de lecteurs, mais sont souvent représentées dans des poses lascives et hypersexuelles.

D’un autre côté, les comics indépendants vont amener une vague de fraicheur et de féminisme moderne avec Tank Girl, Francine et Katchoo de la série Strangers in Paradise, mais les comicsmainstreamdéveloppent aussi des personnages féminins à la hauteur comme Renée Montoya et les Birds of Prey dans l’univers de Gotham City par exemple. La télévision devient aussi une source d’inspiration, la preuve avec le personnage de Buffy transposé du petit écran au comic-book, et ce avec succès.

C’est aussi à cette époque que le vent du changement commence à souffler, et ce grâce à Internet qui démocratise l’avis des filles en matière de comics, elles qui jusqu’à maintenant restaient discrètes dans ce domaine. L’apparition de sites et de blogs comme celui de la scénariste Gail Simone : Women in Refrigerators qui recense le sort funeste des héroïnes dans l’histoire de la bande dessinée américaine, va inciter les éditeurs à considérer un peu mieux leurs personnages féminins.

On peut donc légitimement se demander qu’elle va être la prochaine évolution ou révolution de nos héroïnes de comics, en ce début de 21ème siècle. Il ne faut pas se leurrer, le lectorat toujours essentiellement masculin continuera à avoir une emprise sur nos déesses de papier. Même la plus vieille et la plus illustre des super héroïnes n’a pas fini de se dépêtrer du carcan paternaliste de ses scénaristes masculins.

Mais au-delà du clivage qui peut exister entre les éditeurs mainstream et indépendants, et de leur rapport (et du respect) qu’ils entretiennent avec leurs héroïnes, nous devons aussi nous demander en tant que lecteur, ce que nous souhaitons voir comme personnage, ou plutôt quelle image de la femme sous souhaitons voir dans ce média.

Et si l’espoir pour moi réside à Gotham  sous les traits de la nouvelle Batwoman, c’est à chacun d’entre nous de trouver et de soutenir les héroïnes qui symbolisent et personnifient au mieux la femme du 21ème siècle.

8 réponses à Dossiers

  1. Félicitations ! Un super dossier très pro, super documenté… j’adore :D

  2. selina kyle

    super dossier trés complet et bien ficelé ….et super blog aussi qui est mon petit passage obligé tous les jours ^^ au plaisir de lire encore des geek comics article ^^

  3. Caim

    Pareil que les commentaires au dessus, surper dossier, juste une question.
    Tu as lu tout les comics ou y’a de la recherche net pour certains ?

    Dans tout les cas, félicitions.

    • Merci Caim, comme tu dois t’en douter il y a un peu des deux, j’ai lu pas mal de comics sur ces sujets, et j’en ai découvert d’autres grâce à mes recherches, du coup maintenant j’essaie de me les procurer, ce qui n’est pas toujours facile !

  4. Marv

    ça me plairait bien de lire les pages de Frank Miller dans AARGH.
    As tu un teaser à partager ?…. par le plus grand des hasards

  5. Marv

    oh oh super, merci 1000 fois, je regarde ça de suite.

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