Le cri


Les comics peuvent faire bouger les choses. Nous le voyons actuellement avec des exemples récents comme Occupy Comics ou encore Womanthology qui réunissent bon nombre d’artistes autour d’une cause commune, qu’elle soit contestataire, politique ou sociale. Mais ce n’est pas la première fois que l’idée de faire un recueil de bandes dessinées en réponse à une injustice est mise en chantier, et il en est un qui me tient particulièrement à coeur et dont je voulais vous parler compte tenu de l’actualité récente concernant l’homopobie de certains de nos élus. Il s’agit de AARGH ! (Artists Against Rampant Government Homophobia) une anthologie dont j’ai fait allusion à plusieurs reprises, soit en parlant d’Alan Moore, soit à propos d’homosexualité dans la bande dessinée américaine. Ce fameux recueil, je l’ai terminé récemment alors parlons en !

Nous sommes en 1988 en Angleterre, le gouvernement Thatcher promulgue la clause 28, un amendement qui concerne l’Angleterre mais aussi le Pays de Galle et l’Ecosse, et qui interdit tout organisme public de faire la « promotion de l’homosexualité ou de l’acceptation de l’homosexualité en tant que prétendue relation familiale ». Les associations contre l’homophobie se voyaient ainsi bannies des universités, et le sujet de l’homosexualité ne devait en aucun cas être abordé dans le milieu scolaire afin de préserver les jeunes des fameux lobbies gay et accessoirement gauchistes.
Scandalisé par cet amendement, Alan Moore réunit une pléiade d’artistes autour d’un projet commun qui tend à dénoncer l’homophobie du gouvernement et de la société britannique conservatrice de l’époque. Il fait appel aux scénaristes et dessinateurs David Lloyd, Neil Gaiman, Bryan Talbot, Dave Sim, Groc,Geoff Ryman, Alexei Sayle, Hunt Emerson, Sue Hyde, David Leach, Dave Gibbons, Dave Thorpe, David Shenton, Charles Shaar Murray, Posy Simmonds, Dick Foreman, Roz Kaveney, Garry Leach, Howard Cruse, Bill Sienkiewicz, Harvey Pekar, Art Spiegelman, Kevin O’Neill, Steven Appleby, Kate Charlesworth, Jennie Wilson, Lisa Power, Izzy Islam, Robert Crumb, Brian Bolland, Dominic Regan, Savage Pencil, Phil Elliot, Tony Reeves, Frank Miller, Kathy Acker, Jamie Delano, Mark Vicars, Joyce Brabner, Debbie Delano, Phyllis Moore,  Steve Bissette, Rick Veitch, Grahame Baker, Oscar Zarate, David Leach, Lin Jammet, David Shenton, Floyd Hughes, Graham Higgins, Garry Leach, Joe Zabel, Gary Dumm, Bryan Talbot, Mark Buckingham, Dave Sim, Gerhard, Shane Oakley, Denys Howard, Jaime Hernandez et Gilbert Hernandez.

Ce beau monde va édifier un recueil de 76 pages publié par la propre maison d’édition d’Alan Moore, Mad Love qu’il co-dirige avec son épouse Phyllis et l’amante du couple, Debbie Delano. Après avoir contemplé l’extraodinaire couverture de Dave McKean, l’oeuvre démarre par la version de Moore et son fameux Mirror of Love, un poème en prose qui est une évocation de  l’homosexualité dans l’histoire de l’humanité accompagnée des illustrations de Stephen Bissette, son accolyte de Swamp Thing. Le message est simple et criant de vérité, l’homosexualité existe depuis la nuit des temps. Moore cite de nombreux exemples à travers les époques et ses éminents artistes, de Sappho à Michel-Ange en passant par Emily Dickinson, Oscar Wilde. Mais parallèlement il retrace l’histoire de l’homophobie, de l’arrivée du christianisme aux triangles roses, jusqu’au mouvement contestataire comme les évènements de Stonewall en juin 1969. L’auteur évoque ensuite les années SIDA et du manque de discernement du gouvernement Thatcher, jusqu’à cette fameuse clause 28. C’est toute notre histoire qui est résumé dans ces quelques pages. J’ai personnellement de nombreux livres qui retracent l’histoire de l’homosexualité, mais si je devais la présenter à quelqu’un, je pense que je lui ferais lire The Mirror of Love.

Les pages suivantes sont des approches différentes des auteurs cités précédemment sur le thème de l’homophobie et de cette clause 28, j’ai particulièrement aimé celle de Groc qui s’intitule Promote and Survive et qui est une sorte de « Heterosexual Survivor Guide » pour reprendre le fameux livre de Max Brooks. From Homogenous to Honey de Neil Gaiman est tout aussi délicieux, il utilise en effet un sarcasme cinglant pour présenter un avenir sans influences homosexuelles. Ainsi, il n’y aurait aucun art, aucune pièces de théâtre, livres qui incluraient une quelconque référence culturelle gay. Pour le narrateur masqué de l’histoire (qui ressemble étrangement à celui de Guy Fawkes), c’est un monde parfait. Mais les images derrière lui proposent quelque chose de bien plus sombre, puisqu’au fur et à mesure il détruit toute trace de cette culture issue du milieu gay. Au final l’auteur nous montre un monde sans visage, uniforme et culturellement pauvre puisque tous les artistes et intellectuels homosexuels ont été décimés, de David Bowie à Archimède. Chaque auteur a donc son point de vue sur la question, qu’il soit satirique, réaliste, ou surréaliste, mais tous sont unanimement d’accord sur le fait que cette censure envers l’existence même de l’identité homosexuelle est dangereuse. La peur du SIDA de la part des conservateurs britanniques est également évoquée de nombreuses fois dans l’ouvrage .

Chaque illustration est en noir et blanc, mais de longueur différente suivant ses auteurs, de la simple affiche au strip en passant par la BD petit format, ce qui donne également un bel aperçu de la qualité des auteurs anglo-saxons de cette époque.
Aargh! est donc un objet de collection pour son aspect historique, contestataire et qui (heureusement) fait encore des émules à notre époque. Et même si bien évidemment cette oeuvre n’a pas empêché le vote de cet amendement, il a permis à de nombreuses voix de s’exprimer sur le sujet. Mais c’est également un livre qui fait chaud au coeur, un cri artistique contre l’intolérance et la peur de l’autre, moi je peux vous dire merci Mr Moore.

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8 Commentaires

Classé dans Once upon a day

8 réponses à “Le cri

  1. moi je dit merci Katchoo ^^
    il faut que je lise cet ouvrage malgré mon anglais défaillant 🙂
    Et je ne peut pas concevoir le monde sans David Bowie !

    • Et moi sans Oscar Wilde, un des esprits les plus brillants du XIX° siècle.

      Intéressant comme ouvrage en tout cas. Moore aurait également pu citer, dans Mirror of Love, la mythologie grecque avec Apollon ou Héraclès qui ont précédé les personnages historiques dans ce domaine.
      Pourquoi je parle des Dieux ? Parce que je pense que ces derniers ont existé et même si de nos jours ils ont été relégués à l’état de légende, ils existent encore.

  2. Wonder Rowane

    une absence dans ma bibliothèque que je vais devoir combler ! Bon, mon anglais est quelque peu léger mais ça devrait être faisable quand même ^^ encore une découverte grâce à toi, merci Katchoo 🙂

  3. Un superbe comics. Je l’ai acheté à l’époque, car c’était édité par Allan Moore. Je ne savais même pas ce que c’était ou de quoi ça parlait, mais il y avait mes artistes favoris dedans (Moore, Gaiman, Gibbons, Bolland …) .

    Depuis, j’ai rencontré Allan Moore, David Lloyd et Dave Gibbons qui me l’ont signé avec plaisir. Une pièce de collection que je garde comme un des plus beaux livres que je possède. C’est plus qu’un livre, c’est tout une partie de mes souvenirs de mon adolescence.

  4. Hello,

    ça fait un bail que je n’ai pas fait un coucou sur ce blog toujours aussi excellent et très bien documenté. Je me suis toujours demander combien de temps tu passais pour rédiger un article ??
    Pour revenir sur Thatcher, je suis surtout effaré par le « revival » autour du film. Pas besoin d’être à gauche pour dire qu’elle a purement et simplement démanteler l’Angleterre.

    • Coucou Joliaux ! Oui ça fait un bail comme tu dis et je suis contente de te « revoir » tu repasses quand tu veux !
      Pour répondre à ta question, et bien c’est compliqué ! (Ah nan mais qu’est ce qu’elle va nous sortir encore) il faudrait que j’ai un chronomètre de joueur d’échec parce que le truc c’est que je fais souvent plusieurs choses en même temps, par exemple parfois je commence à rédiger un truc, puis je m’en vais étendre mon linge, puis je reviens écrire deux lignes, puis je repars changer la litière du chat, puis je trouve un jeu de mot bien pourri pour mon titre alors je l’écris puis je vais vérifier que le petit a bien fait ses devoirs, puis je reviens mettre deux trois images, je continue ma rédaction, puis je vais vider le lave vaisselle etc etc etc (true story) du coup, il m’arrive parfois en me relisant de trouver des phrases complètement décousues et je crois que tous ces va et vient y sont pour quelque chose…. Bref c’est le bordel ! Et le pire c’est que je crois que ça ne se voit même pas, tout a l’air bien carré et recherché alors que pas du tout… donc on va dire que ça varie entre 1X5 min et 10X5 min. J’espère avoir répondu à ta question (là, j’ai réussi à même réussi à m’éclipser pour aller nettoyer les lunettes de mon loulou :p)

  5. Pingback: La Vendetta de Saint-Gaudens | The Lesbian Geek

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