Les reines de la Jungle


Véritable phénomène éditorial issu du succès du Tarzan d’Edgar Rice Burroughs et du roman de William Henry Hudson, Green Mansions, la mode des Jungle Girls a engendré des dizaines et des dizaines d’héroïnes vêtues de peau de bêtes et batifolant de lianes en lianes et ce à partir de 1937 avec l’apparition de la célèbre Sheena, Queen of the Jungle créée par Will Eisner et Jerry Iger.
Au lieu d’énumérer toutes les représentantes de ce genre bien particulier (et parce que d’autres l’ont déjà fait), j’ai préféré m’attarder sur deux héroïnes que l’on peut chacune considérer comme les portes drapeaux dans leur domaine de leur maison d’édition respective.
Sans aucune logique chronologique (!), c’est donc Shanna The She-Devil qui s’y colle suivie de près par Rima The Jungle Girl. 

Nous sommes en 1972, et l’éditeur en chef Stan Lee n’a alors (pratiquement) qu’une idée en tête, attirer un lectorat féminin à feuilleter les pages des titres publiés par Marvel. Il propose ainsi trois nouvelles séries :  Shanna The She-Devil, Night Nurse et Claws of the Cat qui vont voir le jour entre les mois de novembre et décembre de cette même année. Mais son second souhait est également de faire travailler des artistes féminines sur ces titres, les heureuses élues étant Carol Seuling sur Shanna, Jean Thomas sur Night Nurse, et Linda Fite et Marie Severin prendront les rênes de The Cat.
Dans Shanna The She-Devil #1 paru en décembre 1972, Carol Seuling nous présente son héroïne par le biais d’un flash-back sous un aspect résolument moderne et bien loin des clichés propre au genre des Jungle Girls et autres Cave WomenShanna O’Hara est une vétérinaire travaillant au zoo municipal de Manhattan, ancienne gymnaste olympique, elle consacre désormais sa vie aux grands félins qu’elle soigne et avec qui elle entretient un lien particulier. Lorsqu’un sniper abbat pratiquement tous les grands félins du zoo, Shanna arrive sur les lieux et constate que seule Julani, une femelle léopard qui considère la jeune femme comme sa mère a survécu mais est gravement blessée. Partant du principe qu’un animal sauvage blessé représente un trop grand danger, un des  gardiens du zoo achève l’animal alors que celui-ci s’approchait pour chercher du réconfort auprès de notre héroïne (Ah mais voilà ! C’est malin de me raconter des trucs pareils, je vais me foutre à chialer !)
Qui plus est, cette tragédie fait écho à un autre traumatisme datant de son enfance lorsqu’elle vivait en Afrique et qu’elle vit son père tirer mortellement sur sa mère lors d’une partie de chasse au léopard. La coupe est pleine, n’en rajoutez plus. Mais derrière toutes ces anecdotes dignes d’un épisode de Remi sans Famille, le directeur du zoo réussit à convaincre Shanna de reconduire les deux seuls survivants du massacre du zoo à l’état sauvage dans leur continent d’origine (plus exactement au Bénin, soyons précis !), les deux animaux s’avérant être les petits de Julani, Ina et Biri. Et afin que ceux-ci puissent reconnaître Shanna comme l’une des leurs, la jungle girl ira jusqu’à revêtir la peau de son ancienne protégée (oui, c’est un peu dégueu, mais c’est comme ça).

La superbe couverture de Jim Steranko et les intérieurs de George Tuska compléteront cette histoire écolo prônant le respect de la vie sauvage, Steve Gerber est engagé en tant que soutien de Seuling pour écrire les dialogues.

Le second numéro sera accompagné d’une petite controverse, lors d’une scène où Shanna retenue prisonnière dans un cachot avec ses félins réussi à se libérer et ordonne à ses compagnons de tuer leur gardien de cellule. Quelques lettres de lecteurs scandalisés remontèrent aux yeux de Carol Seuling, mais la série se voulait être dès le départ une version plus moderne, et donc plus violente que sa grande cousine, Sheena.
Cette première série ne va durer que cinq numéros, Seuling cédant sa place à  Steve Gerber à partir du #4.

Quelques mois après la fin de ce premier volume, Shanna va réapparaître dans les pages de Ka-Zar : Lord of the Hidden Jungle #1 en janvier 1974, et continue de jouer les guest dans le second numéro. Elle sera également vue la même année dans les numéros 109 à 11 de Daredevil ainsi que dans Marvel Two-In-One #1 qui fournissent des détails supplémentaires sur son passé et celui de sa famille et montrent meurtre du personnage de McShane, le prétendant de la belle dans la première série. Shanna se montre ensuite dans Savage Tales #9 et 10 (Mars et Mai 1975) dans deux histoires écrites par Carla Conway et dessiné respectivement par Tony DeZuniga et Ross Andru. Dans la première de ces deux histoires, Ina et Biri sont tués (ça y est, on a touché le fond !). Pour Gerry Conway qui était à ce moment là éditeur de la série, cela faisait partie d’une stratégie pour la rendre plus forte et plus féroce afin de pouvoir intégrer le monde de Savage Tales, tout en éliminant les rivaux potentiels et détournements affectifs qui l’éloignerait de sa future relation avec Ka-Zar (avec qui elle finira par se marier, dans Ka-Zar The Savage # 29 en décembre 1983.

Dans Rampaging Hulk #9 en juin 1978, DeZuniga rempile aux côtés de Steve Gerber, on y retrouve une Shanna qui a quitté son environnement sauvage pour se retrouver dans une banlieue chic à occuper ses journées à faire la vaisselle, aller chez la psy et à s’amuser avec son gros boa (non ce n’est pas une métaphore, et comme je vois très bien que vous ne me croyez pas, voici la scène en question bande de cochons…)

Bon, j’en étais où ?
Ah oui, en 1991 l’éditeur Al Milgrom alors responsable de la série Marvel Fanfare est à la recherche de quelques pépites à publier dans son magazine et retrouve la première partie d’une histoire en trois numéros, dessinée par Carmine Infantino sous la plume de Steve Gerber. Il demande alors à Bret Blevins d’encrer ce premier opus et de continuer sur sa lancée en dessinant les deux autres. Mais Milgrom demanda également à Gerber de travailler sur un quatrième chapitre qui clôturerait cette histoire entamée il y a des années, celui-ci sera dessinée  par  DeZuniga.

Shanna The She-Devil a donc pendant longtemps été considérée, et ce malgré les clichés dus au genre dans lequel elle évolue, comme une héroïne moderne et écolo, complètement dans l’air du temps, du moins à l’époque où elle a commencé sa carrière. Les versions plus récentes du personnage ont au contraire mis en avant une héroïne sans grand intérêt, sauf peut-être pour celui des yeux (merci Frank Cho !)

Au départ, Rima The Jungle Girl n’est pas un personnage de Comic-book, mais l’héroïne d’un roman d’William Henry Hudson intitulé Green Mansions : A Romance of the Tropical Forest qui date de 1904 (Tarzan fut lui publié en 1912). L’auteur est un ornithologue et naturaliste de renom d’origine Britannique qui a vécu une grande partie de sa vie en Argentine. L’histoire de Green Mansions se déroule au Vénézuela en 1840 et nous présente Abel, un révolutionnaire qui se réfugie dans la forêt tropicale pour échapper à son exécution. Il se lie d’amitié avec une tribu locale et porte un intérêt certain envers la crainte qu’ils ont pour une créature appelée « Daughter of the Didi », une femme surnaturelle vivant dans la forêt et qui semble pouvoir communiquer avec les animaux. Sa curiosité le pousse à s’aventurer au coeur de la forêt et découvre que la créature mythique et fantasmagorique n’est ni plus ni moins qu’une jeune fille vivant en parfaite harmonie avec la nature. La fascination qu’éprouve cet homme d’un certain âge dans le roman pour cette nymphe équatoriale, n’est pas sans rappeler la Lolita de  Nabokov… cinquante ans avant l’heure !
Green Mansions fut un réel succès, à tel point qu’il fut transposé sur les ondes radiophoniques en 1937, Ray Bradbury mentionna Rima dans une nouvelle publiée en 1950 dans le journal The Saturday Evening Post, et un an plus tard fut publiée une version illustrée grâce aux fameux Classic Illustrated (#90 encore une fois pour être précis ! :p). Hollywood s’empara également du phénomène en 1959 avec l’adaptation sur grand écran, les rôles de Rima et Abel étant incarnés par Audrey Hepburn et Anthony Perkins.
Mais il faudra attendre 1974 pour que DC Comics vienne donner sa version, Carmine Infantino est alors Rédacteur en chef et fait de nombreuses tentatives afin d’amener un nouveau lectorat. A cette époque, l’idée d’adapter l’histoire de Rima ne fait que surfer sur le succès de Tarzan of The Apes, également publié par DC depuis trois ans. Infantino demande à Joe Kubert (paix à son âme, puisque nous apprenons ce soir son décès…) d’être à la fois dessinateur et éditeur de la série, mais celui-ci s’occupe déjà de Tarzan, et Sgt. Rock. Kubert songe alors à Nestor Redondo, issue de la vague des dessinateurs Philippins qui débarquèrent au début des années 70 aux Etats Unis tels que Tony DeZuniga,  Alfredo Alcala et Alex Nino, et s’occupera d’illustrer les couvertures.

A la différence du roman, la Rima de DC Comics ressemble plus à une jeune femme qu’une adolescente, il est vrai que la concurrence est rude de toutes parts, à commencer par Shanna The She-Devil et son sex-appeal dévastateur.
Rima #1 est donc publié en avril 1974, et aucune référence ou mention au roman de William Henry Hudson n’y figure dans ses pages, tout simplement parce que celui-ci est tombé dans le domaine public. A tel point que de nombreux lecteurs penseront à l’époque que Rima était une création originale de la National Periodical Publication Inc (le nom de DC à l’époque), et au pire une énième variante des aventures de Tarzan.
La série va durer sept numéros, les quatre premiers suivant plus ou moins fidèlement la trame du roman et intégrant les origines et le passé des deux principaux protagonistes. A partir du #5, il s’agit d’histoires totalement indépendantes, où Rima va découvrir une sorte d’Hibernatus, se mesurer à un chasseur de jaguar, où encore faire face aux potentielles rivalités amoureuses…
Mais les aventures de Rima vont aussi continuer sur le petit écran à partir de 1977, dans la série animée Super Friends diffusée sur la chaine ABC.

Il faudra ensuite attendre plus de 30 ans pour que Rima revienne grâce à Brian Azzarello, qui l’inclut dans sa série First Wave aux côtés de Batman, Doc Savage et The Spirit.

La jungle girl de DC Comics n’a donc rien à voir avec sa concurrente directe de chez Marvel, l’héroïne se veut être beaucoup proche de ses « cousins » Tarzan et Mowgli dans la grande tradition des récits littéraires évoquant le mythe de l’enfant sauvage. En tout cas ce qui est sûr c’est que l’on ne verra jamais Rima faire la vaisselle….

7 Commentaires

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7 réponses à “Les reines de la Jungle

  1. Trop bien de voir Shanna avec ses talons aiguilles faire mumuse avec son boa😀 merci en tout cas d’avoir mis un peu de lumière sur ces personnages🙂

  2. Julien Lordinator

    Très bon article comme toujours, merci Katchoo !
    Par contre en voyant les pages de Rima, j’avais l’impression d’avoir déjà lus ça quelque part et après une petite recherche, j’ai finis par trouvé : Les 4 premiers épisodes ont été publiés en France par Aredit dans le magazine pocket « Tor », magazine en noir et blanc.

    • Merci pour l’info Julien🙂

      • Julien Lordinator

        Pas de problème, c’est un plaisir🙂
        D’ailleurs cette revue à un sommaire assez bizarre (Comme la plupart des revues Aredit) : Elle a beau s’appeler « Tor » (Un homme des cavernes à mi chemin entre Conan et Tarzan), il disparaîtra du magazine à partir du numéro 7 (Remplacé par un autre Tarzan-Like, Kong The Untamed) mais continuera à figurer sur la couverture… Aredit, c’était un peu comme la boite de chocolat de Forrest Gump : En ouvrant un de leurs magazines, ont savait jamais sur quoi on allez tomber !

  3. Le grand Joe Kubert qui est décédé hier avait fait plusieurs couvertures de Rima

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