Les super-héroïnes ou la libération de la femme : Interview de Xavier Fournier


TextoMalheureusement on ne peut pas être partout. Et je dois dire que je suis vraiment déçue de ne pas pouvoir être du côté de Rouen le samedi 2 mars, lorsque Xavier Fournier dirigera sa conférence sur les super-héroïnes, une animation organisée par le réseau des bibliothèques de la Ville de Rouen dans le cadre d’une thématique autour des super-héros dont vous pouvez voir le programme ici.
Alors à défaut d’être là, je tenais tout de même à faire un petit coup de projecteur sur cette si belle initiative, mettre en évidence les femmes dans le milieu des comics est tellement rare surtout auprès d’un large public que cela mériterait une standing ovation à la fin de cette conférence (si vous y allez, faites-la pour moi !)
L’occasion m’a semblé idéale pour demander un petit entretien à Xavier, véritable puits de science sur les comics et qui aurait beaucoup à m’apprendre dans mon domaine de prédilection.

Bonjour Xavier, merci beaucoup de m’accorder cette petite interview, je sais que tu as un emploi du temps très chargé mais je ne pouvais pas manquer de te poser quelques questions à propos de cette conférence sur les super-héroïnes, tout d’abord peux tu nous dire qui a eu l’excellente idée d’organiser une conférence sur un tel sujet, et comment vas-tu orienter ton propos ?

Bonjour Katchoo et merci de t’intéresser à cette conférence sur les super-héroïnes.
Elle se place dans le contexte de nombreuses animations, expositions et interventions que les bibliothèques de la ville de Rouen organisent en ce début 2013. L’été dernier, Samuel Mabire, qui supervise le projet, m’a contacté pour m’en parler et me demander d’y participer en animant une intervention.
D’emblée c’était intéressant parce qu’une ville comme Rouen s’intéresse au sujet… J’ai vu d’ailleurs passer un édito du maire, Yvon Robert, dans lequel il parle du rêve collectif de devenir super-héros. A une époque pas si lointaine on ne risquait pas de voir les institutions aller dans ce sens !
Donc l’idée était d’emblée séduisante, j’ai dis oui et quelques temps plus tard Samuel Mabire est revenu vers moi en me demandant si j’étais d’accord pour parler des super-héroïnes. Certaines de ses collègues se demandaient en effet s’il n’y en avait que pour les hommes dans ces univers. Et comme la conférence se déroule (le 2 mars prochain) à quelques jours à peine de la Journée de la Femme, celà faisait sens. D’autant que je suis assez pour que les organisateurs proposent des angles, ça m’évite de toujours refaire la même conférence sur l’histoire des super-héros.
Sur l’orientation précise du propos je veux pas trop déflorer la chose. Mais globalement j’espère montrer la complexité du message véhiculé par ces héroines. « Complexe » dans le sens où certaines d’entre elles véhiculent plus de choses qu’on pourrait le croire. « Complexe » aussi parce qu’il n’est pas rare qu’une héroïne lancée avec les meilleures intentions du monde en vienne à représenter le contraire…

Wonder Woman 1941-01

Beaucoup d’auteurs de comics ont trouvé leur inspiration auprès des femmes qui ont partagé leur vie. Je pense notamment à William Moulton Marston et Wonder Woman, Jack Kirby et Big Barda, ou encore Michael Kaluta et Madame Xanadu. On peut donc penser qu’ils rendaient en quelque sorte hommage à leur plus fidèle soutien en créant ces femmes aux pouvoirs extraordinaires, non ?

Je pense, moi, que la chose vraiment étonnante est que si PEU d’auteurs « ont trouvé leur inspiration auprès des femmes ».
A priori nous vivons dans un monde mixte et je me suis même laissé dire que les femmes sont légèrement plus nombreuses sur Terre que les hommes. Quand on y regarde bien la parité n’est pas de mise dans les comics. Ceci dit ce n’est pas propre aux comics : La femme dans la BD est bien souvent considérée comme une minorité ! L’univers de Tintin n’a guère que la Castafiore. Mais dans pas mal d’équipes classiques de super-héros, il y a une femme pour quatre ou cinq héros.
Bien sûr la petite proportion de femmes parmi les auteurs explique une partie du problème. Mais à une époque le lectorat aussi avait une activité de censeur. Les jeunes lecteurs de comics étaient majoritairement des garçons. Pas question de « jouer à la poupée ». C’est un peu caricatural mais il ya de ça… Beaucoup de tentatives de lancer des super-femmes se sont soldées par des échecs parce que le public masculin ne voulait pas en entendre parler.
Pour ce qui est de ta sélection elle est intéressante mais je pense que sur ces trois-là seul William Moulton Marston avait réellement une volonté d’explorer la place de la femme. Quand on y regarde bien Jack Kirby a produit assez peu d’héroïnes dans sa carrière. Sif et Big Barda sont plus affirmées qu’Invisible Girl ou Beautiful Dreamer mais dans l’ensemble le King laissait la femme dans une position de second rôle. Michael Kaluta a bien créé le design de Madame Xanadu mais je pense que le décideur dans l’affaire était le scénariste, David Michelinie, qui a d’ailleurs fait des choses assez intéressantes avec les femmes. C’est, par exemple, le co-créateur de Bethany Cabe, la petite amie/garde du corps d’Iron Man à la fin des années 80.
Avant ça un des principaux architectes de la féminisation dans les comics est le scénariste Otto Binder, créateur de Mary Marvel, Miss America, Merry the Girl of 1000 Gimmicks ou encore Supergirl (joli palmarès!). Mais il y a des raisons diverses selon les époques.
A certains moments les éditeurs avaient conscience d’avoir fait le plein en lecteurs masculins et espéraient conquérir un nouveau lectorat (féminin) en introduisant des filles. A d’autres époques, plus simplement, il s’agit de jouer sur le sex-appeal. Parfois il s’agit d’un hommage, oui, mais la chose reste peu répandue…

On cite souvent Power Girl comme étant l’archétype de la super-héroïne source de fantasmes auprès des lecteurs masculins, est-ce que c’est un passage obligé pour ce genre de personnage d’être en premier lieu considéré comme objet de désir plutôt qu’un symbole du féminisme ?

Je pense que l’archétype principal de la super-héroïne source de fantasmes auprès des lecteurs masculins reste Wonder Woman, ne serait-ce que parce qu’elle est la plus connue.
Ironiquement WW est aussi l’objet de fantasmes et d’un phénomène d’identification avec le grand public féminin. Beaucoup de jeunes filles ou jeunes femmes savent qui est Wonder Woman même si elles n’ont jamais lu une de ses aventures. Elle a un côté « Girl Power ».
Power Girl est déjà plus un personnage de « niche », connu par les lecteurs de comics. Ce qui est intéressant c’est qu’elle a d’abord été créée comme une réaction à Supergirl, qui était jugée trop potiche. Dans l’univers alternatif de Terre-2 on a décidé que Kara Zor-L serait une forte tête et qu’elle ne céderait pas un pouce devant les hommes. Mais le scénario n’avait pas anticipé que l’encreur de l’épisode, Wally Wood, amateur de jolies filles, accentuerait la poitrine du personnage. Ce qui donne lieu à un paradoxe intéressant : Power Girl fait tout pour montrer qu’elle n’est pas une potiche mais la plupart des hommes (à l’intérieur des comics mais sans doute aussi à l’extérieur) ont invariablement les yeux fixés sur sa capacité pulmonaire.
En un sens (et c’est souligné dans plusieurs épisodes) Power Girl sort renforcée de cette situation. Elle est symbole de féminisme mais ceux qui se rabaissent en la considérant seulement comme objets de désir ce sont les hommes qu’elle croise. En un sens c’est parce qu’ils se comportent ainsi qu’elle est renforcée dans sa démarche.

JSA - Power Girl 1976-01

Les lectrices de comics ont souvent été plus attirées par des titres non super-héroïques, comme ceux de Vertigo par exemple, car elles rejettent notamment l’image de la super-héroïne dont le costume ne fait que quelques centimètres carrés afin de mieux révéler leurs atouts. Comment t’y prendrais-tu pour convaincre une lectrice de se pencher sur le cas de personnages comme Sara Pezzini, Star Sapphire, ou l’héroïne d’Empowered ?

She-Hulk 1999-01Je ne sais pas si les lectrices de comics sont souvent plus attirées vers les publications de Vertigo. Je ne suis pas au courant d’études statistiques dans ce sens.
Très franchement les personnages féminins de Fables ou de Fairest, séries par ailleurs excellentes, sont souvent des top-models « à forte poitrine » et leurs atouts sont apparents. Ce que je crois, par contre (mais ce n’est qu’un avis personnel), c’est que le fantasme héroïque, chevaleresque, résonne plus dans l’imaginaire masculin. Batman, Superman et les autres (y compris Power Girl et ses consoeurs) tentent de résoudre les problèmes de la société à coup de poing. Donc je crois que c’est plus les limitations d’un certain fonctionnement super-héroïque qu’elles rejettent plus qu’un décolleté.
Ironiquement j’ai souvenir d’avoir vu beaucoup de lectrices suivre les aventures de Fathom, Witchblade ou Danger Girl il y a une quinzaine d’années parce qu’elles les percevaient non pas comme des bimbos mais comme des femmes fortes, par opposition aux super-héroïnes classiques. Sara Pezzini, oui, un certain nombre d’épisodes la montrent avec une tenue déchirée (mais en un sens comme She-Hulk) seulement il y aussi bien des épisodes de Ron Marz où elle n’est pas déshabillée, ou on est plus dans une sorte de Seven gothique.
Green Lantern Star Sapphire 1970-1Star Sapphire je crois qu’elle aurait le potentiel d’être une autre Power Girl et je ne comprends d’ailleurs toujours pas pourquoi et comment DC Comics ne lui a pas donné sa série (qui aurait plus de sens que les Red Lanterns). Ce qui me fait tiquer chez Star Sapphire, ce n’est pas son costume mais plus la mentalité de fond de cette armée rose dont les membres n’existent que pour « aimer » (y compris de façon perverse) les Green Lanterns. On en arrive à une femme surpuissante donc la seule fonction vitale semble d’être de former un couple avec Green Lantern. Ca aurait besoin d’être « updaté ». Empowered est une série qui assume son côté potache.
Maintenant voilà… Je me demande s’il serait plus simple de convaincre une nouvelle lectrice de lire Ms. Marvel, Scarlet Witch, Wasp…

Qu’est-ce qui différencient les super-héroïnes du Silver Age à celles que l’on rencontre aujourd’hui ?
Ben ca revient à peu près à ce que je disais tout de suite. Un bon nombre d’héroïnes classiques du Silver Age ont pour pouvoir… de se faire oublier !
Marvel Girl peut soulever de petits objets par la pensée. Invisible Girl peut… disparaître. La Guêpe peut devenir microscopique. La Sorcière Rouge utilise des pouvoirs qu’elle ne comprend pas et qui ne servent pas à grand chose (en tout cas à l’époque).
Clairement on est avant la libération de la femme ! De nos jours Tornade, Malicia et de nombreuses autres héroïnes n’ont rien à voir avec les potiches des années 60…
Penses-tu que les femmes scénaristes sont plus à même de créer ou de mieux mettre en valeur une super-héroïne ?
Pas forcément. Disons que les résultats peuvent être assez divers en la matière. Tout comme un scénariste masculin peut totalement se planter en écrivant les aventures d’un surhomme. Je ne crois pas à un certain déterminisme qui ferait qu’on serait forcément doué pour écrire des personnages du même sexe ou de la même origine. Sinon il faudrait forcément des auteurs noirs pour écrire des héros noirs, puis des auteurs kryptoniens pour écrire Superman…
Il y a des femmes qui ont écrit de très bonnes séries « féminines », je pense en particulier à Gail Simone sur Birds of Prey (qui me semble pourtant moins inspirée sur Batgirl). Inversement le passage de la romancière Jodi Picoult sur Wonder Woman a été une catastrophe.
Si on me donne à choisir entre la Wonder Woman de Picoult et celles de Greg Rucka, Phil Jimenez ou Brian Azzarello le choix est vite fait, désolé Jodi ! Et Batwoman est assez bien écrite par un homme.
Par contre, comme je le disais plus tôt, il est vrai qu’une plus grande proportion de femmes à l’écriture équilibrerait sans doute certaines choses et pas seulement sur des séries solo d’héroines. Bien que je ne sois pas super-convaincu par les Avengers Assemble de Kelly Sue Deconnick, je pense que si plus de femmes écrivaient des séries de groupes majeurs ca réglerait certaines choses. Ce ne serait pas toujours la Sorcière Rouge qui se ferait posséder, par exemple.
Mais on pourrait aussi parler de la reconstruction de la Guêpe après qu’elle soit devenue une femme battue. Les scénaristes mâles, à l’usure, ont reformé plusieurs fois son couple comme si de rien n’était. Si une femme s’était occupée de la destinée de la Guêpe dans les années 90, je crois que qu’Hank Pym ne s’en serait pas tiré à si bon compte.
Cataloguer les femmes scénaristes aux seules séries solo d’héroïnes reviendrait à créer un ghetto. Mais leur donner plus de séries de groupes (et là aussi on peu parler de Gail Simone, avec Secret Six) permettrait de diversifier les comportements. Et puis ce serait bien qu’on laisse une femme écrire un des crossovers annuels de Marvel ou DC. Là aussi ça changerait certaines choses…
Scarlet Witch 2010-01
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Quel est pour toi la super-héroïne idéale, et parmi toutes tes années de lecture quelle super-héroïne t’as le plus marqué ?
Je n’en ai pas une seule et unique. Dans le sens où on n’attend pas la même chose d’une femme (quand bien même fictive) selon qu’on a 8, 19 ou 40 ans…
Forcément plus jeune j’ai fais partie de la « génération Jean Grey » parce que DC était publié anarchiquement par Arédit et Sagédition. Donc Marvel (grâce à Lug) dominait… A l’époque où j’ai commencé à lire, les Fantastiques étaient déjà partis dans des albums plus chers et trimestriels. C’était moins feuilletonnant… Bref.
Presque mathématiquement Jean Grey, alias « Strange Girl », était la seule femme dans les X-Men mais aussi la seule héroïne publiée dans les pages de la revue Strange. Je crois qu’on ne pouvait pas y couper à l’époque.
71VALK01Après est arrivée la Veuve Noire dans les aventures de Daredevil. La Valkyrie (Défenseurs) et Power Girl (JSA) avaient autant de caractère que si on avait transplanté le cerveau de Ben Grimm dans le corps d’une Barbie, ce qui était intéressant en termes de dynamique.
En dehors de l’importance « historique » de Jean Grey je ne sais pas trop si une super-héroïne m’a vraiment marqué.
Une super-héroïne idéale ? Aujourd’hui je te dirais Prométhéa sans doute…
Sinon je trouve dommage que Marvel n’ai pas su gérer Malicia sur le long terme (dans les années 80 elle était régulièrement élue comme deuxième personnage préféré de l’éditeur !). Et j’ai aussi un regret qui vaut pour Marvel, DC ou même les labels les plus petits : le fait qu’à chaque fois qu’on nous montre un cercle des personnages les plus intelligents de l’univers en question (à part un épisode où Médusa débarque presque par erreur chez les Illuminati), il n’y a que des hommes. Chez les Vengeurs ou chez la Justice League, quand il faut parler techno c’est l’affaire des hommes. Ce serait bien qu’on en arrive à des super-femmes capables de tenir tête à Mister Fantastic ou Iron Man, qui ne se contenteraient pas d’aller faire du shopping tandis que les hommes bossent au labo…
Cette conférence se déroulera donc le samedi 2 mars à 15 heures à la Bibliothèque Simone-de-Beauvoir de Rouen (Pôle culturel Grammont), tous les détails sont disponibles sur la page Facebook de cet évènement.
J’espère que vous serez nombreux à y participer et surtout n’hésitez pas à venir en parler ici si le coeur vous en dit. Il est fort possible qu’une retranscription vidéo soit disponible dans un futur plus ou moins proche, ce dont je me ferai un plaisir de partager bien évidemment !

2 Commentaires

Classé dans Mood of the day

2 réponses à “Les super-héroïnes ou la libération de la femme : Interview de Xavier Fournier

  1. Merci pour cette interview.

  2. Après lecture de votre article, nous avons reconnu une adepte de l’atelier Croquinambourg qui nous a crée un cocktail d’enfer spécialement conçu pour sa passion pour les super-héros. Surtout qu’avec toutes les dernières sorties de supermovies (Avengers-Batman-Captain America-Iron Man-Xmen…) ça nous envois du rêve !

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