Memory : la review de Julien Lordinator


Memory : L’autre Manara

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S’il y a bien un auteur dont il ne faut pas parler actuellement aux lecteurs de comics lambda, encore plus s’il s’agit d’une représentante de la gent féminine, c’est bien de Manara ! Conspué de toutes les façons possibles et imaginables suite à une couverture sujette à controverse et devenue dans la foulée le symbole de la sur-sexualisation des personnages féminins dans ce média, l’auteur et dessinateur italien est devenu persona non grata dans l’univers vertueux des super-slips américains.

2De ce que j’ai pu en lire dans notre beau pays, la plupart des réactions furent aussi virulentes que dans le pays de l’Oncle Sam et, je le pense, souvent dû à une mauvaise réputation de l’auteur parmi une caste de lecteurs élitistes. Manara c’est le symbole de l’érotisme et visiblement, on ne veut pas de ça dans les comics, on a une réputation à tenir, faut pas déconner avec nous…
Après l’on pourrait déblatérer des heures sur la nécessité d’avoir sur une couverture, variante qui plus est, d’un comic «mainstream» une jeune femme les fesses en l’air dans une position équivoque : Moi j’appelle ça de la sexploitation, ça marche du tonnerre depuis la nuit des temps, et ce pour tous les médias soit-dit en passant, ce n’est pas nouveau dans le comics (Lady Death, Vampirella, Catwoman, Witchblade…), mais là ça a fait le buzz, internet, réseaux sociaux, nouvelles technologies, tout ça, tout ça…
Enfin bref, passons et revenons au sujet de cet article, à savoir le «satyre» italien.

3Cette couverture de Manara, ce n’est pas le premier «méfait» de ce pervers infâme dans les proprets comics made in USA : Déjà en 2011, le pornographe-dessinateur avait sali l’image des mutantes Marvel avec l’album X-Men : Jeunes filles en Fuite, le traître Chris Claremont lui apportant pour l’occasion son soutien au scénario. Je me souviendrai toujours des messages affligeants de débilité que j’avais pu lire sur le Facebook de l’éditeur Panini lorsqu’ils avaient annoncé qu’ils publieraient ce sacrilège dans notre bel hexagone  : « Avec Manara aux dessins, autant re-titrer l’album Jeunes filles en rut  ! », « Manara sur les X-Men ? Cool, j’ai toujours voulu voir Tornade se faire prendre par derrière :p Lol », j’en passe des vertes et pas mûres…
Ces réflexions stigmatisaient bien dans le fond l’image stéréotypée de la bande dessinée érotique qu’ont la majorité des lecteurs de bande dessinée «normale» dans l’hexagone, à savoir l’image d’un média pour pervers.

4Dans d’autres pays du monde, notamment en Italie, Espagne, Amérique du Sud ou même au Japon, le genre érotique/pornographique est reconnu comme un style à part entière ayant ses artistes phares et même ses œuvres emblématiques. Rien de tout ça en France, certes certains dessinateurs français ont une réputation qui n’est plus à faire (Georges Pichard ou Alex Varenne pour ne citer que ceux qui me viennent immédiatement à l’esprit) mais cette notoriété reste cantonnée à un petit groupe de lecteurs, préférant généralement cacher leurs BD de ce genre en haut des étagères.
Pourquoi ce style a si mauvaise réputation dans notre pays ? Honnêtement je ne sais pas, probablement parce que durant des années, les étalages des kiosques furent abreuvées par kilos par des «fumetti» porno de piètre qualité (1), que l’on a un peu trop cette image de la bande dessinée comme d’un média «artistique» et/ou destinée majoritairement à la jeunesse ou bien tout simplement parce qu’en France on est des coincés du derche  ?

5Moi la bande dessinée érotique j’aime ça, je n’ai pas honte de le dire, je le revendique même et je l’ai déjà montré (voir notamment mes critiques de Sex & Violence et Small Favors) et de plus je suis un grand admirateur de Manara, voilà qui est dit.

Je n’ai aucunement l’envie de «réhabiliter» l’image de Manara auprès de ces détracteurs, vous ne l’aimez pas ? Vous n’avez jamais lu ce qu’il a fait ? Tant pis pour vous, vous ne saurez jamais ce que vous avez raté mais le réduire à une image de pornographe-dessinateur comme je l’ai lu très souvent suite à l’affaire de la couverture de Spider-Woman est particulièrement réducteur, certes Manara est un artiste réputé pour ses œuvres érotiques, mais c’est aussi un auteur particulièrement doué et varié, comme le prouve l’artbook Memory.

Publié chez Paquet en 2004, Memory est un livre qui prend le parti de brasser assez large dans la carrière et les multiples facettes de l’artiste. Alors bien sûr il y a un chapitre sur ses œuvres érotiques, mais celui-ci est traité comme un des aspects parmi d’autres.
Memory nous montre donc des facettes assez méconnues de l’artiste, celles d’un passionné d’histoire qui a notamment dessiné des portraits de personnages et de nombreuses scènes historiques, illustré des publicités, des cartes postales ou s’est même adonné à de l’art un peu plus abstrait.

Disponible pour pas cher sur la plupart des sites de ventes en ligne (j’ai eu le mien pour à peu près cinq euros) et même si on l’a affublé d’une couverture qui fait un peu le trottoir, dans le fond on reconnaît immédiatement la patte de l’artiste et ce livre est en soit un beau moyen de montrer la diversité et la variété du maître italien, trop souvent réduit à un pervers dessineux.

8

(1) Je vous encourage d’ailleurs à lire le très bon article consacré à l’un des éditeurs phare de ce genre dans les années 70/80, Elvifrance, publié dans le bookzine Distorsion X, sorti le mois dernier.

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6 Commentaires

Classé dans Book of the day

6 réponses à “Memory : la review de Julien Lordinator

  1. J’ai rencontré Milo en 1991 pour sa sortie du Déclic (je ne me rappelle plus le tome), lors d’une séance de dédicace que j’organisais, alors que j’étais responsable d’un rayon de BD dans une grande librairie parisienne. On avait du lui payer train et hôtel pour trois heures de présence à la librairie…
    L’homme que j’ai connu à l’époque était plutôt sympathique et très généreux en conseils (surtout pour moi qui débutait dans l’art de la pin up)… une chose qui m’avait beaucoup marqué et que je n’ai jamais oublié, c’est que Milo me disait « ne pas vraiment être doué pour dessiner les femmes », et qu’au départ il ne s’intéréssait qu’à l’architecture… il m’avait raconté qu’il avait appris à les dessiner (et à les « aimer » dixit lui) en se baladant partout dans la rue , les cafés, les transports en communs, avec un calepin qui lui permettait de croquer à longueur de journée…
    Je ne suis pas son fan number one, ni un amateur de ce genre de dessins érotiques (à la limite de la vulgarité), mais Milo reste nénamoins une référence dans l’art de dessiner le modèle féminin.

  2. Archer Hawke

    Salut !

    Je n’avais pas entendu parler de cette couverture de spider-woman et de la polémique autour … Toujours les mêmes histoires, je ne comprends pas les « gens »…

    Sinon, je suis intéressé par le Le bookzine Distortion X qui parle d’Elvifrance, on peut le trouver où ?

    Thx 🙂

    • Julien Lordinator

      Le bookzine Distorsion X, tu peut le commander à l’adresse suivante, uniquement via paypal :
      http://www.distorsion.tv/commander-distorsion-x/

      J’ai eu le mien parce que j’ai participer à la campagne Ulule. C’est un très bon bouquin, qui reviens avec beaucoup d’humour et de sérieux sur un peu tout les aspects de l’érotisme et de la pornographie dans la culture bis.
      L’article sur Elvifrance et très intéressant, mais le bouquin est vraiment sympa à lire, blindé d’articles très intéressant, avec beaucoup de décalage et d’humour bien graveleux.

  3. Eck

    Pour avoir lu quelques uns de ses bouquins, je vois mal comment on peut le qualifier de paria de la cause féminine alors qu’il représente les femmes sous toutes leurs coutures (les bonnes comme les mauvaises) et a su créer des personnages aussi forts que faibles, et c’est ce qui fait leur beauté. Après il faut lire plus d’une BD de l’auteur, faut creuser un peu, car il a dessiné de tout. Mais il y a vraiment du très bon qui sait rendre un hommage poignant aux femmes, sans qui nous ne serions pas grand chose.

    Et personnellement je trouve sa représentation visuelle de la femme absolument divine. Tout en sensualité et en douceur, c’est un régal pour les yeux.

  4. Marti

    Alors oui cette couverture de Spider-Woman n’est pas du plus bon goût et ne reflète pas tout le talent de Manara, mais c’est fort de café d’en faire tout un plat quand on connaît les sommets de vulgarités qui ont servi de couvertures avant et après… Et voir des gens partir ainsi en croisade contre un dessinateur de récits érotiques (et non pas de vulgaires oeuvres pornographiques débiles) et qui ne sont qu’un pan de sa fructueuse carrière qui plus est, prouve que l’ouverture d’esprit et la liberté d’expression des artistes tant revendiquées ont encore bien du chemin à faire avant d’être une réalité pour tout le monde dans les pays auto-proclamé « civilisés et modernes ».

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