Les jeudis de l’angoisse (des comics) #6


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Silent Hill  : Sinner’s Reward

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Comics et jeux vidéo, c’est un peu une relation de “je t’aime moi non plus” depuis que le deuxième a atteint sa côte de popularité et a supplanté le premier dans les loisirs de nos chères têtes blondes. Aujourd’hui, les adaptations ou comics dérivés de jeux vidéo, c’est un peu le supplément anecdotique que le fan de l’œuvre originale va lire d’un œil, et le genre de bouquin auquel le gamer moyen ne prêtera même pas intention. Oui, le jeu vidéo a supplanté les comics, n’en déplaise aux puristes, c’est une réalité, triste certes, mais la réalité.

Néanmoins, ça n’empêche pas les éditeurs de comics de courir après l’obtention de la licence du dernier jeu à la mode pour l’adapter sur papier et avoir aussi sa part du gâteau, souvent d’ailleurs pour nous pondre un pur objet merchandising sans grand intérêt qui soit, adapte ou propose des préquels ou spin-offs à l’œuvre originale. Parfois il y a des sursauts, comme la série Tomb Raider chez l’éditeur Top Cow qui avait préféré s’émanciper du jeu (quelques références y étaient succinctement faites de temps à autre mais sans incidences sur le récit) pour créer sa propre mythologie ou quelques one-shots parus par-ci par là. Et puis parfois, il y a un livre qui sort du lot, tellement bien foutu que l’on n’oublierait presque qu’il est adapté d’un jeu vidéo et Silent Hill : Sinner’s Reward fait partie de ceux-là et devinez quoi ? Je vais vous en parler prestement  !

Tout d’abord, si pour vous Silent Hill ce sont les deux (infâmes) adaptations au cinéma, c’est que vous n’avez probablement jamais joué à un des jeux vidéo de la série (honte sur vous) ou que vous n’aimez tout simplement pas les jeux vidéo, dans les deux cas, la partie qui va suivre va vous éclairer et élargir un peu votre culture (geek) personnelle.

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Donc Silent Hill c’est quoi  ? C’est tout d’abord une série de jeux vidéo dont le premier épisode voit le jour en 1998 sur Playstation, c’est un jeu du style survival horror, genre popularisé deux ans plus tôt avec un autre jeu sorti sur Playstation, Resident Evil (Biohazard au Japon). Le style de jeu survival horror c’est quoi ? Et bien pour faire court, c’est un style de jeu à la troisième personne (ce qui signifie que vous voyez le personnage que vous jouez), que vous faites évoluer dans un univers horrifique, le but est bien évidemment que votre personnage survive jusqu’à la fin du jeu, d’où la dénomination du genre. Là où Resident Evil distillait la peur en jouant sur le sursaut et la tension dû au manque de munitions ou de soins, Silent Hill décide de prendre une direction totalement opposée en tablant sur une ambiance malsaine, glauque et mystérieuse ainsi que sur un scénario alambiqué et plus complexe que celui de son prédécesseur / rival. Contrairement à Resident Evil dont les épisodes sont tous plus ou moins liés dans une chronologie commune, chaque épisode de Silent Hill est indépendant et raconte sa propre histoire, le seul lien étant le lieu où se situe l’action, la ville de Silent Hill.

Bande-annonce du premier jeu de la série Silent Hill

Silent Hill est une petite ville américaine et elle apparaît toujours de la même façon dans les jeux de la série : Déserte, silencieuse et baignée dans une brume opaque (1). Le truc c’est que l’on n’arrive pas à Silent Hill par hasard, la ville « appelle » ses visiteurs. Silent Hill est une sorte de lieu hors du temps qui une fois que l’on y est, nous met face à nos plus terribles secrets. Après, reste à la « victime » en visite à Silent Hill de survivre à la ville et à toutes les épreuves qu’elle va mettre sur son chemin afin de gagner sa rédemption. Dans le cas contraire, on ne sort jamais de Silent Hill (2)Silent Hill c’est un peu une sorte de purgatoire avec une sortie possible en y ayant vécu l’enfer en somme. Ainsi dans les différents jeux, on se retrouve aux commandes d’un des visiteurs de cette ville (sauf dans le troisième jeu où l’héroïne se rend à Silent Hill d’elle-même) et il va falloir l’aider à sortir de cette ville maudite. Ainsi dans chaque jeu, les objectifs varient : Dans le premier jeu on doit aider le héros à retrouver sa fille prisonnière d’une secte, dans le second le héros doit découvrir la vérité sur une lettre envoyée de cette ville par sa femme décédée, etc.

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Silent Hill, ses coins de rues engageants…

Comme succinctement dit plus haut, les Silent Hill marquent leur différence avec les Resident Evil de façon évidente au niveau de leur écriture : Les scénarios y sont recherchés, donnant la priorité à la psychologie des personnages et à l’univers dans lequel ils évoluent, ainsi dans les Silent Hill, rien n’a été choisi au hasard, les monstres, les lieux, les événements du scénario, tout a une signification pour qui se donne la peine de la chercher. Rajoutez à cela des compositions musicales hallucinantes signées en quasi-totalité par le génial compositeur japonais Akira Yamaoka et vous obtiendrez un condensé de ce qui peut se faire de mieux dans le domaine du jeu vidéo horrifique.
Cette logique scénaristique atteindra son paroxysme dans Silent Hill 2, considéré comme l’un des jeux vidéo les plus réussis dans son genre et l’un des mieux écrits de l’histoire de ce média. Personnellement, plus qu’un jeu vidéo, je considère Silent Hill 2 comme une véritable expérience à vivre avec les tripes, au même titre qu’un film ou un roman et croyez-moi, j’ai beau adorer les jeux vidéo, c’est extrêmement rare que je dise ça  !

Bande-annonce de Silent Hill 2

Je pourrais encore parler de Silent Hill pendant des heures, tant ma passion pour cette série de jeux vidéo est énorme et avoir dû la résumer en quelques mots comme je l’ai fait plus haut a été particulièrement compliqué… Mais bon, nous ne sommes pas sur un blog consacré aux jeux vidéo, donc intéressons-nous plutôt à l’univers étendu et aux comics et plus particulièrement un bien précis, Silent Hill : Sinner’s Reward.

Il n’y avait pas de temps pour la raison, ils n’avaient pas le signe d’une menace
Maintenant c’est trop tard, trop tard pour moi
Cette ville me prendra finalement
Trop tard, trop tard pour moi
Cette ville gagnera

Joe Romersa – Hometown (Silent Hill 3 Original Soundtrack) (3)

En ce qui concerne les comics Silent Hill, il y a tout d’abord eu une occasion manquée, celle du dessinateur Neill Googe qui lors de la création de son label ComX avait réussi à obtenir de l’éditeur japonais des jeux Silent Hill, Konami, le droit de réaliser un comic adaptant le premier jeu : Googe réalise alors un travail titanesque et réalise lui-même 70 pages pour un graphic novel en à peine six mois, réalisant seul toutes les étapes à savoir dessins, encrage, colorisation et retouches informatiques… Pour qu’à la dernière minute, la sortie soit annulée par Konami pour des raisons aussi obscures qu’incompréhensibles : Konami avait même disposé dans la boite de chaque exemplaire du jeu un flyer annonçant la sortie du comic… Néanmoins, Neill Googe se dit très satisfait de son travail et ne désespère pas de le voir publié un jour.

Quelques pages réalisées par Neill Googe pour le graphic novel jamais publié Silent Hill, pages provenant du site SilentHillHeaven.com

Il faudra attendre quatre ans pour voir un nouveau comic inspiré de l’univers de Silent Hill et que pour ça, la licence échoue entre les mains de l’éditeur IDW, s’en suivront quatre mini-séries, publiées entre 2004 et 2006, trois au format papier (Dying Inside (4), 3 one-shots, réunis dans le TPB Three Bloody Tales et Dead/Alive) ainsi qu’une autre (Hunger) au format numérique sur l’UMD (5) de The Silent Experience.

Les couvertures des premiers comics Silent Hill publiées par IDW

Ces quatre mini-séries ont toutes deux choses en commun : La première est qu’ils ont tous un parti pris graphique un peu bigarré, voir complètement extravagant et ce dans tout les sens du terme, on va du bizarre bien foutu sur la mini série en cinq numéros Dying Inside avec Ben Templesmith (les deux premiers numéros) puis le peintre Aadi Salman (les trois derniers numéros) à du gros n’importe quoi visuel avec The Grinning Man (un des trois segments de l’anthologie Three Bloody Tales) et Dead/Alive avec un Nick Stakal en roue libre.
L’autre point commun à ces premières tentatives est qu’en terme de scénario, les histoires sont complètement à coté de la plaque et qu’à l’image du film de Christophe Gans, les auteurs connaissent plus ou moins bien les jeux (j’ai quand même de sérieux doutes sur certaines séries, je pense plus que les scénaristes n’ont jamais tenu une manette de jeu et on écrit leurs histoires après un rapide coup d’œil sur Wikipédia) mais ne les ont manifestement pas compris : Non, Silent Hill ce n’est pas un héros dans une ville pleine de monstres qui cherche à en sortir en les matraquant à coups de barre de fer à grand renfort d’effets gore, c’est autre chose… Et pour qu’enfin un scénariste comprenne ça, il faudra attendre 2008 et l’arrivée de Tom Waltz au scénario de la mini-série en quatre épisodes, Sinner’s Reward pour mettre fin à ce cercle infernal de productions dessinées purement marketing. (6)

Premier comic issu de l’univers de Silent Hill scénarisé par Tom Waltz (futur scénariste du jeu Silent Hill Downpour), on peut sans aucun doute possible dire que c’est le meilleur comic dérivé de la fameuse série de jeux vidéo, ce qui, aux vues des précédentes tentatives n’est pas vraiment compliqué…

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On découvre ainsi le destin de Jack, un tueur à gage en fuite et de sa petite amie Jill (et accessoirement fille d’un mafieux en bisbille avec Jack), dont la route mène bien entendu à Silent Hill, mais on n’arrive pas à Silent Hill par hasard et la mystérieuse ville « n’invite » pas ces voyageurs sans raison…

Je ne peux pas en dire trop sur l’intrigue, tant le récit est construit sur une série d’événements tous plus imprévisibles les uns que les autres, entrecoupés de flash-backs qui ne trouvent leur sens que dans un dénouement final absolument inattendu et très en phase avec l’univers tortueux et désespérant de Silent Hill.

8Waltz écrit son récit avec intelligence en jouant avec l’ambiguïté psychologique des personnages et leur passé : Aurait-on là le premier scénariste de comics à bosser sur la licence Silent Hill à vraiment avoir compris l’essence de cet univers ? Il faut croire que oui, tant Tom Waltz fait preuve d’une maîtrise du rythme de la narration inhérente au jeu de la série et en réussissant à le transposer en comics avec brio.

9Cerise sur le gâteau, les références à l’univers des jeux sont nombreuses, appuyés et, ô miracle, totalement justifiées par le récit. Que ce soit l’utilisation des monstres ou des lieux (l’action se situe dans des lieux connus de Silent Hill et les fans n’auront aucun mal à reconnaître les coins de ruelles embrumées de la ville ou bien le sinistre hôpital de Brookhaven), chaque emprunt à l’univers vidéo-ludique ne se fait donc pas gratuitement et même si les fans seront aux anges de tant de respect envers ces emprunts (fan-service quand tu nous tiens), ce respect de la part du scénariste fait vraiment plaisir.

10Du côté esthétique, l’artiste français Stéphane Stamboulis (Abrégé Steph Stamb) signe des planches à l’ambiance délétère, presque suffocante et même lors de scènes extérieures, on ressent cette sensation d’oppression claustrophobique typique de l’univers de Silent Hill. Très claires lors de la plongée à Silent Hill, chaudes lors des flash-backs, il s’en dégage généralement une véritable impression malsaine, très en accord avec l’univers et les codes visuels des jeux vidéos de la série. Les lieux connus cités plus haut sont reproduits avec fidélité et tant de respect au matériel original fait franchement plaisir de la part d’un dessinateur qui visiblement, connaît bien l’univers qu’on l’a chargé de reproduire.

11Tom Waltz remettra le couvert en 2010 avec un second comic Silent Hill, nommé Past Life, illustré par le génial artiste Menton 3. La maîtrise de Waltz avec cet univers lui vaudra même le privilège de co-écrire le scénario d’un des épisodes de la série de jeux vidéo, Silent Hill : Downpour ainsi que Anne’s Story, un autre comic explorant l’histoire d’Anne, un des personnages du jeu. Publié fin 2014, Anne’s Story devrait être disponible en TPB au moment où vous lirez ces lignes. Past Life, Silent Hill : Downpour et Anne’s Story font d’ailleurs parti de la même storyline.

Pour conclure, même si les autres comics Silent Hill étaient clairement accès pur produits marketing, Sinner’s Reward remonte clairement la barre pour un produit à licence. Avec son scénario intelligent et ces dessins somptueux, Silent Hill : Sinner’s Reward est ce genre de comics qui font dire que même avec le poids d’une licence populaire, on peut tout de même arriver à faire de la bande dessinée de qualité, à condition de mettre aux commandes des gens qui connaissent et respectent l’œuvre originale : En résumé, c’est un must have pour tous les fans passionnés par la petite ville brumeuse et son univers. Les autres qui ne connaissent pas ou peu l’univers de Silent Hill y trouveront une sympathique histoire d’horreur, sombre, mêlant drame et surnaturel pas non plus dénuée d’intérêt.

De la bonne lecture horrifique pour tous en somme, qui sort du lot, comme la plupart des comics que je m’évertue à vous conseiller dans cette série de chroniques.

1 : A l’origine, la brume devait juste servir a camoufler les lacunes techniques de la Playstation, en effet la console ne pouvait pas afficher la ville avec une profondeur de champ suffisante, les développeurs ont alors proposé de placer une brume afin de cacher l’affichage successif des décors, finalement, la brume est devenue l’un des symboles indissociables de la série et est présente dans quasiment tous les épisodes.

2 : Certains joueurs ont même émit une théorie selon laquelle les monstres que l’on croise dans le jeu sont en fait des victimes ayant péri dans la ville. Cette théorie servira d’ailleurs de base aux fameux «  fantômes  » du jeu Silent Hill 4 : The Room.

3 :

4 : Publié en France sous le titre Pourri du Ventre aux éditions Carabas en 2005

5 : Les UMD vidéo était des disques vidéos destinés exclusivement à la console portable de Sony la PSP, ils contenaient en général des films. Ils furent un flop retentissant et leur production fut rapidement stoppée…

6 : Il existe aussi trois histoires courtes en manga (Cage of Cradle, Double Under Dusk et White Hunter) réalisées par Masahiro Ito, le designer des créatures des trois premiers jeux Silent Hill. Ces bandes dessinées de quelques pages sont aisément trouvables en scans sur internet, pour qui maîtrise le japonais, ce qui n’est pas mon cas…

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