Les jeudis de l’angoisse (des comics) #7


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Le Secret

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Comme vous avez dû le constater si vous suivez religieusement ma rubrique mensuelle, les comics d’horreur et les styles qu’ils abordent sont assez vastes, quasiment autant que le média inventé par les frères Lumière qui leur sert souvent d’inspiration. Mais certains styles de films d’horreur semblent au premier abord assez difficiles à transposer en bandes dessinées, notamment le style dit du Survival.
Surtout basé sur une situation d’oppression, souvent malsaine, et d’empathie envers les malheureuses victimes, le survival est un style déjà en soit assez compliqué à rendre crédible au cinéma, demandant notamment un talent très prononcé à l’ensemble de l’équipe du film, notamment les acteurs dont l’implication doit être totale sous peine de perdre la crédibilité essentielle à ce genre de film.

3Autant être franc, je n’ai pour le moment jamais lu de comics de type survival qui ai réussi à me faire ressentir le malaise que j’ai ressenti en regardant certains ténors du genre (films dont je vais rapidement revenir plus bas) et je ne pense pas que se soit possible, le style visuel et la violence très graphiquement réalistes et psychologiques de ce style ne me paraissant pas vraiment se prêter aux codes inhérents du genre comics.
Et si le seul moyen d’y arriver était de prendre le même style d’histoire, mais de l’aborder différemment ? C’est ce que l’on est tenté de se dire après la lecture de Le Secret, tant on se retrouve là avec une pure histoire de type survival, sans jamais en voir un seul des poncifs. Comment c’est possible, vous le saurez en continuant à lire mais en avant cela, depuis le début de ce modeste article, vous me voyez écrire survival par-ci par-là, mais du coup, un film d’horreur de type survival, c’est quoi  ?

Je ne vais pas m’étendre sur la longue histoire de ce type de films au risque de faire un historique trop ou pas assez exhaustif, mais plutôt citer et décrire certains films emblématiques de ce style,  afin que ceux qui ne connaissent pas (ou ne croient pas connaître) ce genre, se fassent rapidement une idée de ce dont on parle car je suis quasiment sûr que la plupart des lecteurs ont vu un ou plusieurs des films dont je vais parler.
L’un des premiers et des plus populaires films de ce genre est Massacre à la Tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974) car ce film aura un succès mondial, sera très controversé (1) et va poser les bases de ce qu’est un survival : Des victimes prises au piège, et/ou séquestrées par un ou plusieurs individus très mal-intentionnés qui vont leur faire subir les pires atrocités. Certains argueront que Délivrance (John Boorman, 1972) posa en premier les bases du survival, mais en ce qui me concerne, Délivrance est plus un thriller psychologique qu’un véritable film d’horreur. L’autre survival notable de cette époque sera La Colline à des Yeux (Wes Craven, 1977) et ses cannibales issus d’essais nucléaires (2).


Bande annonce originale de Massacre à la Tronçonneuse


Bande annonce original de La Colline a des yeux

Le survival va ensuite s’ouvrir à de nouvelles possibilités, notamment en incluant de la science-fiction comme dans The Thing (John Carpenter, 1982) ou Predator (John McTiernan, 1987) ou même du surnaturel comme dans La Maison de Cire (Jaumet Collet-Serra, 2005) ou le parodique La Maison des 1000 Morts (Rob Zombie, 2003). Un nouveau palier dans l’horreur sera franchi avec l’ajout d’une violence extrême avec le sous-genre dit de Torture-Porn, créé en 2005 par le réalisateur Eli Roth et son insoutenable Hostel.
Mais nous allons éviter de nous égarer dans les sous-genres et rester dans le style de base, à savoir celui introduit par Massacre à la Tronçonneuse.

Le survival est donc un genre de film bien établi, avec ses codes et ses passages obligés : Les psychopathes peuvent être de nature différente, des rednecks comme dans Massacre à la Tronçonneuse ou les éprouvants Eden Lake (James Watkins, 2008) et Wolf Creek (Greg McLean, 2006), des docteurs timbrés comme dans le gerbant The Human Centipede (Tom Six, 2010) ou bien des hommes des cavernes primitifs comme vu dans The Descent (Neil Marshall, 2005), leur but reste le même : En faire baver à de malheureuses victimes jusqu’à les pousser dans leurs derniers retranchements. Le survival a donc, comme je l’ai annoncé plus haut ses passages obligés, notamment des courses-poursuites entre le grand méchant de service et la malheureuse victime qui tente de s’échapper, le discours du psychopathe ou la scène de tension durant laquelle le dingue torture l’une de ses victimes sous les yeux d’une autre.

Autant être franc, ce type de films d’horreur réussi rarement à faire dans l’originalité et la plupart se ressemble, mais leur aspect émotionnel et psychologique assez intense réussi néanmoins à en faire un genre à part, toujours autant plébiscité et efficace et ce, presque quarante ans après le premier Massacre à la Tronçonneuse.

Maintenant que je vous ai exposé ce qu’était à peu de chose près un « Vrai » survival, revenons à nos moutons et à la bande dessinée du mois, à savoir Le Secret de Mike Richardson et Jason Shawn Alexander, publié en 2007 chez Dark Horse aux États-Unis et Urban Comics en France dans leur collection Indies en 2013.

2Le Secret commence par une fête entre jeunes et durant la soirée les insouciants vont s’adonner à un jeu particulièrement stupide consistant à appeler un numéro au hasard, à juste dire « Je connais ton secret » et donner rendez-vous à la victime du canular pour se foutre de sa poire. Après une bonne partie de rigolade, c’est au tour de la jeune Pam de s’adonner à ce petit jeu mais après avoir composé le numéro, personne ne répond, ne laissant entendre qu’un bruit de respiration très fort et une télévision hurlant le journal télévisé… Pam fini quand même par dire la fameuse phrase pour qu’une voix caverneuse lui réponde en lui demandant comment elle connaît son secret. Stupéfaction dans l’assemblé, mais Pam donne quand même rendez-vous à l’inconnu et en compagnie de quelques amis et de son petit copain Tommy, se rend sur les lieux. Peu après leur arrivée, un immense camion se gare et l’imposante silhouette d’un homme vêtu d’un manteau à capuche en descend. Impressionnés par l’inconnu, les jeunes n’oseront pas aller jusqu’au bout de la blague et s’enfuiront… Quelques jours plus tard, Pam reçoit de nombreux appels sur son téléphone portable : Il s’agit de l’homme qu’elle a eu au téléphone durant la soirée qui manifestement, a retrouvé sa trace ! Malgré l’aide et l’attention de ses amis, un soir, Pam disparait…
Sans aucune trace, piste ou indice, l’enquête piétine jusqu’à être abandonnée et tout le monde croit Pam définitivement disparue, tout le monde sauf Tommy qui persiste à croire que tant que l’on n’a pas trouvé son corps, l’espoir de la retrouver vivante subsiste.
Un an a passé et Tommy reste profondément marqué par la disparition de sa petite amie et une nuit, alors qu’il se perd sur une route de campagne, il aperçoit une ferme isolée et… Pour savoir la suite il faudra lire le livre  !

4Le Secret est donc un comic d’horreur écrit par Mike Richardson, créateur de la maison d’édition américaine Dark Horse, producteur et scénariste de cinéma, il a notamment écrit le scénario (et quelques comics) du film The Mask avec Jim Carrey, Time Cop avec Jean-Claude Vandamme et produit des films comme Barb Wire (avec Pamela Anderson, adaptation d’un comic Dark Horse), Alien Vs Predator ou les deux films Hellboy, eux-aussi adaptés d’un comic Dark Horse.
Côtés comics, il a surtout coécrit avec d’autres scénaristes, notamment la mini-série 47 Ronins avec Stan Sakai.
Aux pinceaux, on a Jason Shawn Alexander, un peintre illustrateur surtout renommé pour ses couvertures de livres. Dans le monde des comics, il est surtout connu pour avoir illustré de nombreux épisodes de la série Gotham Central chez DC Comics et de nombreuses mini-séries, notamment Queen & Country : Operation Blackwall chez Oni Press ou des adaptations de films comme Van Helsing ou The Fountain.

Ce qui fait de cette bande dessinée horrifique une œuvre à part, c’est que même si elle répond quasiment à tous les codes du survival, elle ne le montre jamais, le soin étant donné au lecteur de deviner ce qui se passe en même temps que le héros découvre peu à peu le funeste calvaire de sa petite amie.

5Comme je le disais au tout début, il me semble un peu difficile de donner les mêmes sensations qu’un véritable film survival en bande dessinée, Mike Richardson va donc s’en approprier les codes et les détourner : Plutôt que de mettre l’accent sur le calvaire de la victime, l’ensemble du récit se base sur Tommy et le lecteur va le suivre et découvrir avec lui la vérité sur la disparition de sa petite amie. Alors que la plupart des films de ce genre préfèrent mettre l’accent sur le côté spectaculaire de l’horreur (violence, gore, etc.), plus particulièrement les tourments endurés par les victimes et ce pour des raisons évidentes de spectacle, dans Le Secret, on s’intéresse à l’autre bord, celui de ceux qui se demandent où sont passés les victimes et font tout pour les retrouver, d’ailleurs, nombre de survival se termine par ce genre de scène durant laquelle un personnage que l’on avait presque oublié depuis le début du film revient pour aider la malheureuse victime en bien mauvaise posture : Et bien là on a droit à tout le cheminement et le parcours de ce « sauveur » providentiel (3).
Le Secret c’est donc un genre de survival au point de vue inversé en quelque sorte, Tommy y est montré comme psychologiquement brisé par cette disparition dont il refuse la conclusion imposée par les autorités, sa survie à lui consistant à continuer à croire que Pam est vivante, quelque part.

6Pour ce qui est de la partie graphique, Jason Shawn Alexander peint des planches à l’ambiance très cinématographique et réaliste, s’accordant ainsi avec la narration très inspirée d’un film d’horreur de Mike Richardson : Les cadrages y sont manifestement pensés pour ressembler à des photos que l’on croirait sorties d’un magazine de cinéma et ça fonctionne à merveille car l’impression d’avoir lu une sorte d’hybride entre roman-photo et comic est flagrante après la fin de la lecture. Les planches sont très pâles et sombres, donnant au récit un aspect oppressant assez impressionnant.
Le côté visuel est donc parfaitement en accord avec l’écriture, du bon boulot de la part des deux artistes.

Le Secret est donc une bande dessinée horrifique qui loin de tenter de ressembler à un survival a préféré s’en éloigner, tout en en gardant le type d’histoire, les codes et le cheminement. Il s’agit donc d’une expérience de lecture différente du style dont elle s’inspire et qui de part son originalité peut séduire les amateurs d’horreur et proposer aux connaisseurs une expérience différente.
Une bande dessinée curieuse et intéressante que je recommande aux connaisseurs aussi bien qu’aux amateurs.
Aux dernières nouvelles, Le Secret aurait été envisagé pour être adapté en film.

Je vous ai gardé le meilleur pour la fin : La bande dessinée a été adapté en motion comics et visible gratuitement et légalement dans son intégralité sur internet, notamment à l’adresse suivante  :

Maintenant vous n’avez plus d’excuses pour ne pas lui laisse sa chance  !

Le Secret, de Mike Richardson et Jason Shawn Alexander, disponible depuis le 27 novembre 2013 chez Urban Comics dans la collection Indies.
Preview disponible à cette adresse : http://www.urban-comics.com/le-secret/

1 : Le film sera interdit en France après une semaine d’exploitation et le restera jusqu’en 1982, c’est sans compter l’acharnement du distributeur René Château qui le distribuera en VHS en 1979 dans sa collection « Les Films que Vous Ne Verrez jamais à la Télévision », collection qui accueillera également d’autres films d’horreur légendaires comme Zombie de George Romero ou Maniac de Joe Spinell.

2 : Notez que ces deux films emblématiques du genre ont tout deux eu droit à des remakes d’excellente qualité  : Massacre à la Tronçonneuse en 2003 par Marcus Nispel et La Colline a des Yeux en 2006 par le français Alexandre Aja.

3 : A ma connaissance peu de films ont pris ce parti, le premier me venant à l’esprit à d’ailleurs un pitch assez similaire à Le Secret, il s’agit de Hush : En Route Vers l’Enfer (Mark Tonderai, 2009) dans lequel on suivait un homme dont la petite amie se faisait enlever par un camionneur, mais hormis quelques scènes un peu tendues, l’ensemble était plutôt moyen.

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