Les jeudis de l’angoisse (des comics) #8


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Aokigahara, La Forêt des Suicidés

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L’horreur japonaise est un style bien particulier, qu’en tant qu’occidental on peut avoir du mal à appréhender, surtout à cause du fait que la plupart de ces histoires sont largement ancrées dans la culture japonaise et prennent leurs racines dans des mythes et légendes populaires typiquement japonaises.
Mais depuis quelques années et l’explosion de la passion pour la culture japonaise, notamment et surtout au travers des mangas, ce genre d’horreur a su trouver une place de choix dans le paysage culturel horrifique mondial. Des mangas horrifiques japonais, il y en a des kilos, voir des tonnes, et la place me manquerait sûrement ici pour en parler, de plus, il se peut que le style manga en rebute certains de ceux qui lisent actuellement ces mots, donc pour en parler, il m’a fallu trouver autre chose…

Vous l’avez compris, ce mois-ci on va parler horreur japonaise… Dans un comic ! Un comic américain qui parle d’histoire d’horreur japonaise ? Et bien ça existe et ça a même été traduit en français, mais avant toute chose, plantons le décor !

C’est surtout au travers du cinéma que la J-Horror c’est vraiment fait connaître et pour ça il y eu un film charnière, qui déclencha cet engouement : Ring de Hideo Nakata, sorti en 1998.
Ce film est la base de ce qu’est le film d’épouvante japonais, à savoir une histoire de fantôme traditionnelle japonaise mais transposée dans la société actuelle avec ses peurs et moyens technologiques contemporains.
Le film raconte l’histoire de Reiko Asakawa, une journaliste qui enquête sur une légende urbaine qui se propage parmi les adolescents après que sa nièce fut retrouvée morte de peur. Cette légende raconte que si l’on visionne une certaine cassette vidéo dite « Maudite », le téléphone sonne après le visionnage et une voix vous annonce qu’il vous reste une semaine à vivre. Seul moyen de conjurer la malédiction, faire regarder la vidéo à une autre personne, qui fera de même avec une autre et ainsi de suite.
Le film est l’adaptation du roman de Kōji Suzuki publié en 1991 (1). C’est après avoir lu le livre et vu son adaptation en téléfilm (datant de 1995) que Hideo Nakata et Hiroshi Takahashi décident d’en écrire un scénario pour le cinéma. Ils changent quelques détails, notamment en faisant d ‘une femme l’héroïne du film, et en écourtant l’intrigue. Le tournage durera cinq semaines et à sa sortie, « Ringu » contraction japonaise du terme anglais « Ring », qui symbolise la sonnerie d’un téléphone, deviendra le film d’horreur le plus rentable de l’histoire du cinéma japonais.


Bande annonce japonaise de Ring

Son succès fut d’abord localisé au Japon mais très vite, le film va faire le tour des festivals de cinéma de genre à travers le monde et remporter quelques prix, notamment Le Corbeau d’Or au Festival International du Film Fantastique de Bruxelles en 1999, et va se forger une solide réputation auprès des amateurs du genre. Le film finira par être distribué hors du Japon et va vite devenir un classique de l’horreur, influençant grandement le genre horrifique.
Ring imposa de nouveaux codes à l’horreur, notamment en donnant une prédominance à l’intrigue, similaire à une véritable enquête en dispersant les révélations au fur et à mesure du film, lançant même parfois de fausses pistes. L’accent est également mis sur l’ambiance, en général sombre, malsaine et pesante. L’intérêt de ce genre de film fut également de relocaliser l’horreur, un peu à la manière de ce qu’avait fait Roman Polanski avec Le Locataire à son époque, en replaçant l’horreur dans le quotidien : Fini les sous-bois ou les maisons abandonnées, l’horreur peut maintenant aussi être ancrée dans le quotidien des grandes villes, dans des appartements ou surtout des objets modernes de tous les jours comme la télévision. Cette invasion du quotidien par le surnaturel et par extension des mythes anciens, est la base de ce type de film, la société japonaise (et même occidentale) étant de plus en plus dépendante des nouvelles technologies et « oubliant » son passé, celui-ci envahi le quotidien moderne de façon effrayante et surnaturelle.

Les films d’horreur occidentaux reposent essentiellement sur le gore depuis les années 80/90, l’influence de Ring va rapidement se faire ressentir et le film d’épouvante revenir à la mode (2) : Ring c’est donc un film charnière et essentiel pour le cinéma d’horreur et même les médias horrifiques en général, il a imposé un nouveau style visuel et scénaristique qui encore aujourd’hui fait ces preuves.
D’autres films d’épouvante japonais sortiront les années suivantes  : Ju-On (The Grudge), Honogurai mizu no soko kara (Dark Water), Kaïro (Pulse), Chakushin Ari (One Missed Call), Noroi (The Curse) ou Uzumaki (Vortex).
La plupart feront l’objet de remakes américains, de qualité plus ou moins variables…

Maintenant que l’on en sait un peu plus sur l’origine de ce genre, intéressons-nous au livre d’aujourd’hui, Aokigahara, La Forêt des Suicidés.

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Publié originellement aux États-Unis par l’éditeur IDW en 2011 sous le titre The Suicide Forest puis traduite en 2013 sous le titre Aokigahara, La Forêt des Suicidés en France chez Atlantic BD, est écrit par El Torres (Nancy in Hell) et illustré par Gabriel Hernandez (plusieurs comics de super-héros, notamment chez Marvel).
6L’histoire raconte le calvaire d’Alan, un jeune américain qui après avoir rompu avec sa petite amie japonaise, Masami, doit faire face à la disparition de celle-ci et à plusieurs meurtres dans son entourage, meurtres aussi mystérieux qu’effrayants, le tueur ne laissant aucune trace apparente de son identité.
De plus, Alan est également persécuté par des apparitions spectrales régulières de Masami, le suppliant de le rejoindre à Aokigahara.
En parallèle de l’histoire d’Alan, on suit également le parcours de Ryoko, une jeune femme garde-forestier dans la fameuse forêt, apprentie moine shinto et exorciste à ces heures, traumatisée par la disparition de son père dans la fameuse forêt.
Ces deux êtres esseulés et traumatisés sont donc inévitablement amenées à se rencontrer et cette rencontre se fera au détour d’Aokigahara, La Forêt des Suicidés.

Mais au fait, qu’a-t-elle de si spéciale cette forêt pour que l’auteur ai choisi d’y localiser le principal de son intrigue ? C’est très simple, Aokigahara, a tout simplement la réputation d’être la forêt la plus hantée au monde…

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Bon j’avoue, ça a pas l’air très engageant vu comme ça…

Située au nord est du mont Fuji et surnommée Jukai (Mer d’Arbres), Aokigahara couvre 3500 hectares et est l’endroit de prédilection au Japon pour qui souhaite mettre fin à ses jours. Depuis les années 1950, les suicides, généralement par pendaison, y sont réguliers, au point que les gardes-forestiers et de nombreux volontaires, pour la plupart des habitants des villages environnants, font régulièrement des rondes dans cette forêt afin de lutter contre cette vague de suicides. Des pancartes ont aussi été plantées tout autour de la forêt, demandant aux candidats au suicide de penser à leur famille et de contacter des associations d’aide.

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Vous voilà prévenus !

De plus et pour ne rien arranger, Aokigahara est également une forêt très dense, comporte de nombreuses petites cavernes gelées et il est très facile de s’y égarer.
Le pic de suicides se situe en général au mois de mars, fin de l’année fiscale au Japon.
Mais pourquoi ce lieu est-il choisi plus que les autres pour mettre fin à ces jours ? A la base, la forêt a déjà un passif dans la mythologie japonaise et réputée pour abriter des Onis (Démons japonais). C’est en partie à cause de ce passif que l’auteur du roman Nami no Tou (publié en 1960), Seichō Matsumoto, décide d’y faire se suicider le couple héros de son livre. Certainement influencé par ce livre, Wataru Tsurumi, écrit le très populaire et très controversé Guide du Suicide dans lequel il décrit Aokigahara comme le parfait endroit pour mettre fin à ces jours.

Avec sa funeste réputation, cette forêt est devenue un lieu privilégié pour les amateurs de surnaturel et de paranormal qui s’y rendent régulièrement, de plus, des plaisantins s’amusent régulièrement à y poser des objets ou sculptures bizarres pour effrayer les randonneurs et la plupart des candidats au suicide qui finissent par faire machine arrière y abandonne les « outils » qu’ils avaient prévu pour mettre fin à leurs jours : Il n’est pas rare d’y retrouver des effets personnels, des couteaux, des rasoirs, des cordes ou des médicaments. Rajoutez à cela beaucoup de fausses photos circulant sur internet représentant des cadavres ou des restes humains disséminés par-ci par-là dans la forêt et vous comprendrez aisément que ce lieu attise la curiosité.

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Le genre de chose que l’ont peut voir en se baladant dans cette forêt…Mais pourquoi il n’y a qu’un pied ?

Mais revenons à notre comic du mois.
Déjà je trouve qu’en soit ce comic est assez osé : Le fait que deux auteurs occidentaux ai décidé de situer une histoire au Japon et particulièrement risqué, surtout à cause de l’énorme quantité de bandes dessinées japonaises publiées et traduites hors de l’archipel nipponne. Trop de Japon tue le Japon, enfin c’est ce que je pense, et s’attaquer encore une fois à la culture japonaise était-il vraiment nécessaire ? Dans l’idée non, dans les faits oui, puisque le scénariste à suffisamment bûché son scénario pour éviter de tomber dans le piège des clichés « geishas-pagodes-yakusas-sushis », trop souvent visibles dans les comics parlant du Japon.
7L’histoire est donc centrée sur Alan et Ryoko ainsi que certaines de leurs connaissances, la similarité de leurs destins et leur inévitable rencontre sont amenées de façon mécanique, comme une évidence, au travers de planches au découpage similaire et jumelles, l’histoire des deux personnages se suivant par alternance d’une page à l’autre, jusqu’à leur rencontre.
Comme je l’ai dit plus haut, El Torres a vraiment bien travaillé son histoire pour éviter de tomber dans les clichés, la culture japonaise y est montrée de façon neutre et les termes japonais de la vie courante utilisés de façon intelligente. Ça change de la façon dont le Japon est montré habituellement dans les comics, les héros s’y rendant souvent pour y affronter des ninjas ou des robots géants…
8Le scénariste espagnol a même d’ailleurs assez bien saisi l’essence de ce genre d’histoire horrifique typiquement japonaise dont je parlais plus haut : Plus qu’une histoire de fantômes, El Torres aborde les sujets de société problématiques au Japon, plus précisément la solitude, en en faisant la pierre angulaire et le fil rouge de son récit : Même si l’analogie solitude des citadins / solitude des morts est un peu grossière, elle n’est reste pas moins pertinente et contemporaine, que se soit au Japon ou ailleurs.
Du très bon travail de documentation de la part de El Torres, qui réussi à placer son récit dans un contexte culturel bien particulier et en le faisant de façon intelligente et neutre.

9Visuellement, Gabriel Hernandez a opté pour un style très sombre, la quasi-totalité du récit se déroulant la nuit, et épuré à l’ancrage hachuré et aux couleurs délavées. Il en ressort une véritable impression d’oppression, renforçant l’effet de solitude qui se dégage inévitablement du récit. On pense aux détours de certaines pages notamment à Ben Templesmith ou Dustin Nguyen, un mix de techniques ma foi réussis est plaisant.
Néanmoins, ce choix visuel n’enlève rien au réalisme cru du récit et ce malgré quelques effets un peu exagérés, notamment au niveau des expressions des visages.
Les choix graphiques faits par Gabriel Hernandez se révèlent donc judicieux et servent à merveille l’atmosphère glauque et sombre du récit, que se soit dans les ruelles de Tokyo ou les recoins de la forêt maudite.

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Un comics américain, se passant au Japon, réalisé par des artistes hispaniques : Aokigahara, La Forêt des Suicidés c’est donc le carrefour de trois cultures, chacune apportant quelque chose pour finalement former une œuvre dérangeante qui bien plus que de parler d’un phénomène japonais, évoque des sujets qui nous concernent tous ou nous concerneront inévitablement un jour ou l’autre comme la solitude, la dépendance de l’autre ou la détresse dû à la perte d’un être cher.
Passé complètement inaperçu lors de sa traduction en français,  Aokigahara, La Forêt des Suicidés est l’une des meilleures bandes dessinées horrifiques que j’ai lus depuis longtemps : Sans prétention, bien écrite, bien illustrée et abordant des thématiques intéressantes, c’est le genre de lecture qui certes est angoissante mais se révèle terriblement prenante et intelligente : De la véritable J-Horror, sans en être vraiment, l’antithèse de l’exception culturelle en somme.

Aokigahara, La Forêt des Suicidés de El Torres et Gabriel Hernandez disponible en France chez Atlantic BD depuis le 17 janvier 2013.

1 : Suzuki a avoué s’être beaucoup inspiré du film Poltergeist de Tobe Hooper et Steven Spielberg (1982) pour écrire Ringu, Poltergeist étant un de ses films préférés.

2 : L’autre film qui confirmera cet engouement pour l’épouvante sera Le Projet Blair Witch, film américain de Daniel Myrick et Eduardo Sànchez, sorti en 1999.

 

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