Les jeudis de l’angoisse (des comics) #13


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Dracula, Coppola, Mignola

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Il y a un peu plus d’un an, pour inaugurer cette rubrique, pour le premier chapitre je vous parlais d’un comics méconnu consacré au Prince des Ténèbres (pour plus d’informations, cliquez ici) et au passage, j’en citais un autre tout aussi méconnu et évoquais l’idée d’en parler un jour dans cette même rubrique. Et bien vous savez quoi ? Chose promise chose due, c’est ce que je vais faire aujourd’hui !

J’avais rapidement présenté Dracula dans le premier chapitre de cette rubrique et je pense qu’il est inutile d’y revenir une fois de plus, je pense que tout le monde connaît de près ou de loin le maître des vampires, son château en Transylvanie, son goût immodéré pour le sang et les jeunes femmes etc. Dracula, c’est aussi une icône indémodable de la culture populaire, déclinée en films, en romans, en bandes dessinées et même en jeux vidéos.

Aujourd’hui ont va parler d’un de ses films et de son adaptation en comics, tous les deux d’une qualité exemplaire.

Les adaptations et itérations cinématographiques du mythe de Dracula sont légion et on en dénombre des dizaines, plus ou moins réussies : Des films des années 30 avec Bela Lugosi, des mythiques film de la Hammer avec Christopher Lee ou encore des séries B miteuses faisant la joie des bacs à DVD des solderies, Dracula est très présent au cinéma mais peu de films ont vraiment marqué les esprits des cinéphiles : Le Nosferatu de Murnau (1922) et son remake de 1979 de Werner Herzog avec Klaus Kinski et Isabelle Adjani, celui de Tod Browning (réalisateur également du magnifique Freaks, dont vous pouvez lire la critique par moi-même ici) en 1931 avec, encore, Bela Lugosi et bien sûr le premier Dracula de la Hammer de 1958 réalisé par Terence Fisher, remarquable notamment pour son casting : Christopher Lee, Peter Cushing, Michael Gough (futur Alfred ans les Batman de Tim Burton) et Melissa Stribling.

Bande annonce du Nosferatu de Murnau

Bande annonce du Nosferatu de Werner Herzog

Bande annonce du Dracula de Terence Fisher

Même si ces films sont cultes, ils sont assez anciens et donc assez difficilement accessibles pour le nouveau public. Heureusement, l’une des adaptations les plus récentes est aussi l’une des plus réussies, elle est signée d’un des plus grands cinéastes de notre époque : Francis Ford Coppola.

Que dire sur Francis Ford Coppola ? Tellement de choses mais ce qu’il y a de bien avec les grands hommes du cinéma, c’est que leur filmographie parle pour eux. Francis Ford Coppola, c’est la trilogie du Parrain, Apocalypse Now pour les plus connus mais c’est aussi toute une tripotée de films tout aussi réussis.
Réalisateur, mais aussi producteur (il produit d’ailleurs les films de sa fille, Sofia) et scénariste, faire une biographie complète de l’homme serait franchement très laborieux, tant son parcours, entre réussites et échecs, est compliqué et tortueux. Je vous laisse donc le soin de faire quelques recherches sur les internets et surtout et prioritairement, de voir ses films, dont celui dont je vais parler de suite : Son adaptation de Dracula, sorti en 1992.

With forced virtues, her secret needs
Drew on my foreign blood
On warm wet nights, with storm-wracked bites
I gave her Eden after the flood

Cradle of Filth – Lovesick For Mina (Thornography, 2006)

Dans les années 90, Francis Ford Coppola est dans une situation préoccupante : La plupart de ses films sont des échecs et il lui faut un projet qui lui permettrait de sortir la tête de l’eau. C’est ainsi que la Columbia lui propose de réaliser une énième adaptation du roman de Bram Stoker, Dracula. Coppola y voit une occasion de redorer son blason et va mettre beaucoup d’énergie dans ce projet et en faire une des adaptations qui marquera durablement le personnage.

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Dès le début du projet, Coppola met beaucoup de cœur et d’énergie dans ce projet pour faire de son Dracula un film unique et sortant des canons horrifiques du genre.

Coppola va d’abord réunir un casting cinq étoiles : Gary Oldman campera le rôle du vampire, Anthony Hopkins sera le chasseur de vampires Van Helsing, et Keanu Reeves et Winona Ryder seront les époux Harker. Rajouté à cela des seconds rôles efficaces, notamment Tom Waits en Renfield, Sadie Frost en Lucy ou Billy Campbell en Quincy Morris ainsi qu’une bande son signée Wojciech Kilar, un compositeur polonais, qui va fournir une musique gothique d’une efficacité redoutable.

Gothique est sans conteste le terme qui revient le plus lors du visionnage de Dracula : Que ce soit dans ses décors, ses costumes, son esthétique sombre et élégante ou sa photographie brumeuse et éthérée, Coppola donne un cachet résolument gothique victorien à son film, lui donnant un charme et une grandiloquence à la limite entre théâtre et cinéma.
Ce coté théâtral, directement inspiré par le cinéma des années 30/40 (Coppola avouera s’être beaucoup inspiré de la Belle et la Bête de Jean Cocteau -1946- pour son film), sera une des forces du film et l’interprétation et la réalisation du film s’en ressentiront : Que se soit les prestations hallucinantes de Gary Oldman et Anthony Hopkins, toujours à la limite de l’exagération, aux mimiques tordues de Keanu Reeves (décrié à l’époque, je pense personnellement que son interprétation est voulue, Reeves surjouant volontairement certaines scènes pour renforcer une fois de plus ce coté théâtral) en passant par la réalisation très proche des acteurs et volontairement souvent fixe (le coté théâtral encore une fois), il ressort du film une véritable impression de voir un spectacle gothique grandiloquent et extrême dans son aspect et ses moyens.

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Soucieux de fournir un film à l’aspect authentique, Coppola va refuser en bloc l’utilisation des effets spéciaux numériques (qui en sont à l’époque à leurs débuts, prometteurs certes, mais à leurs débuts) et privilégier les effets visuels traditionnels : L’authenticité du film y gagne admirablement, lui donnant un aspect plus crédible et réaliste.

L’autre point qui fait de cette version de Dracula une œuvre à part, c’est le coté dramatique du personnage du vampire, exacerbé dans ce film. De monstre sans cœur individualiste dans les précédentes versions filmées, Coppola va en faire un être déchu, déchiré par le chagrin d’un amour perdu qui va alors tourner sa haine contre Dieu : Dracula reste certes un monstre, mais Coppola lui ajoute un coté dramatique, presque pathétique et empathique pour le spectateur.

Visuellement époustouflant, réalisé de main de maître et interprété par des comédiens véritablement investis par leurs personnages, Bram Stoker’s Dracula de Francis Ford Coppola est aujourd’hui un film véritablement culte, une des meilleures interprétations du personnage à ce jour et un film charnière dans la représentation du personnage pour le grand public : De personnage horrifique un peu « old school », Dracula va devenir par le biais de ce film un personnage complexe et torturé, le nouveau public le découvrant par le biais de ce film lui donnant d’office une nouvelle légitimité et donc une nouvelle image.

Plus qu’un film, la version de Coppola est une réinvention totale du personnage de Dracula pour les décennies suivantes en plus de le replacer au panthéon des figures emblématiques de l’horreur.

Peu de films de vampires ont autant marqué leur époque de par leurs qualités intrinsèques que celui-ci, pour ma part il faudra attendre 1994 et l’adaptation du best seller Entretien avec un Vampire d’ Ann Rice par Neil Jordan pour effleurer ce même niveau de qualité.

Bande annonce de Bram Stoker’s Dracula

Véritable film fantastique d’auteur, Bram Stoker’s Dracula n’était de base pas vraiment taillé pour être adapté en comics. C’était sans compter la participation d’autres génies, cette fois-ci des comics, à savoir le mythique scénariste Roy Thomas et le grand Mike Mignola.

Publiée en 1992 chez l’éditeur Topps Comics aux États Unis et en 1993 par Comics USA en France (1), l’adaptation séquentielle du film de Coppola se veut à l’image de son matériel d’origine, sublime, différente et inégalée dans son domaine, à savoir les adaptations de films en comics.

Adaptation littérale du film, ce travail titanesque est donc confié à deux stars des comics : D’un coté le scénariste Roy Thomas, célèbre pour ces comics d’heroic-fantasy, notamment ses excellents numéros de Conan le Barbare et de l’autre le dessinateur Mike Mignola, à l’époque star montante des comics après un passage très remarqué chez Marvel et DC.
On a donc un scénariste confirmé, rompu aux histoires de monstres et un jeune dessinateur au style encore balbutiant aux commandes de l’adaptation comics d’un des plus gros succès cinématographique de l’année 1992. De cette alliance va naître une bande dessinée hors norme, loin des canons habituels et qui permettra surtout à Mike Mignola de développer son style qui explosera et restera durablement sa marque de fabrique.

2A l’époque Mike Mignola sort d’un passage très remarqué chez Marvel et DC, notamment sur des mini séries consacrées à Rocket Raccoon et Hulk ainsi que le crossover spatial DC Comics, Cosmic Odyssey. Même si sa patte est à l’époque déjà reconnaissable, l’artiste à besoin de s’affirmer et cette adaptation du film de Coppola va lui permettre de véritablement trouver son style.

Sorti des carcans des super héros, Mignola va développer dans cette adaptation son style parsemé de clairs obscurs, gothique et aux éclairages empruntés au cinéma impressionniste. On retrouve dans cette adaptation beaucoup des codes et visuels que Mignola va utiliser et développer de façon magistrale deux ans plus tard dans sa propre création, Hellboy.

Son travail sur cette adaptation du film Dracula est injustement méconnue et marque véritablement un tournant dans la carrière du dessinateur.
Plus qu’une adaptation, cette bande dessinée va vraiment servir de tremplin créatif à Mignola qui va en faire une œuvre personnelle en y apposant et imposant son nouveau style, le travailler et l’amener à la maturation que sera deux ans plus tard Hellboy.

Une œuvre iconique et immanquable dans la carrière du dessinateur que tout amateur du travail de l’artiste se doit de jeter un œil.

7Saluons également le travail admirable de John Nyberg à l’encrage et celui de Mark Chiarello aux couleurs, ce dernier réalisant un travail tout en sobriété renforçant le style épuré de Mignola.

Pour ce qui est de l’histoire, là encore Roy Thomas va se « lâcher » en s’affranchissant de la simple adaptation classique et plutôt que d’adapter plan par plan le film, va jouer avec les cadrages, les effets et les compositions pour véritablement donner sa propre vision. En ce point, l’adaptation diffère tellement de son modèle qu’il s’agit plus là d’une véritable interprétation du roman de Stoker par Roy Thomas plutôt qu’une adaptation d’un film, ce dernier étant plus une sorte de caution pour l’auteur. Les seuls points communs entre les deux étant certains dialogues et le style et le look des personnages car sur le fond, le film et son adaptation en bande dessinée sont sans conteste deux œuvres différentes, la dernière s’affranchissant de la première pour exister seule.
Néanmoins, Dracula est (un roman et) un film assez dense et riche et en retranscrire l’intégralité dans une bande dessinée était clairement une tâche ardue : Les amateurs du film seront donc un peu déçus par le manque de complexité du scénario et le fait de voir certains passages clés survolés dans le comics. Néanmoins il s’agit d’un défaut récurrent de ce genre de parution et aussi doué que l’on soit en tant qu’auteur, difficile de passer outre.

13Roy Thomas et Mike Mignola relèvent donc admirablement le défi de l’adaptation en s’en affranchissant, et en donnant grâce à leur propre vision du mythe, le terme « adaptation » étant plus un prétexte aux deux artistes. Une vraie/fausse adaptation en somme qui loin de souffrir de la comparaison se révèle tellement différente qu’elle en arrive à exister par elle même, une prouesse rarement atteinte dans le domaine.

Que se soit le film ou son « adaptation », ces deux réinventions du mythe de Dracula ont mis à jour le personnage et ont servi en cette fin de vingtième siècle à le remettre en place comme figure emblématique de l’horreur : De personnage désuet bloqué dans une caricature issue des films de la Hammer, le film de Coppola (et par extension son adaptation) va faire découvrir un personnage bien plus complexe et passionnant que le laissait supposer son image populaire.

Un film à voir absolument, tout simplement.

Hormis ces qualités intrinsèques, le comics quand à lui est une œuvre charnière dans la carrière de Mike Mignola, méconnue du grand public et même des fans de comics en général. Une injustice que j’espère avoir réparé avec cette chronique en vous ayant donné envie de lire cette adaptation qui n’en est pas vraiment une.

1 : Ce comics (comme l’ensemble du catalogue Topps d’ailleurs) ne sera probablement jamais republié, que se soit aux États Unis et encore moins en France, suite à la faillite du label, son catalogue ayant totalement été abandonné et aujourd’hui complètement sombré dans l’oubli.

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