Les Jeudis de l’Angoisse (des comics) # 17


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House of Gold & Bones

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Les projets cross-médias, j’aime beaucoup ça en général, surtout quand ça concerne plusieurs de mes passions à la fois. J’avais déjà parlé du méconnu et pourtant très réussi projet de ce type du groupe Within Temptation dans mon dossier consacré à l’excellent The Unforgiving (que la gentille Katchoo va sûrement linker ici), projet cross média qui tenait sur trois supports : musique, courts métrages et comics, avec excusez du peu, Romano Moleenar aux dessins. Mais la plupart de ces projets passent le plus souvent inaperçus, comme c’est également le cas de celui dont je vais parler aujourd’hui.

J’ai commencé à lire des comics quasiment au même moment que j’ai commencé à me passionner pour la musique, c’est à dire à la fin des années quatre-vingt dix, début des années deux mille : A cette époque pas d’internet et si on voulait lire des comics, il fallait se bouger dans des librairies et si on voulait écouter de la bonne musique, il fallait se bouger chez un disquaire et s’en remettre aux conseils du vendeur.
C’est donc ce que j’ai fait à mon arrivée au lycée, mon itinéraire durant les pauses de midi, ou quand je n’avais pas cours allant généralement de la maison de la presse, du libraire et pour finir chez le disquaire, l’endroit où en général je passais le plus de temps.
C’est à cette époque que je découvris le métal et plus particulièrement un mouvement musical très en vogue à l’époque : Le nu métal.

Le nu métal c’était principalement un genre venu des États Unis, apparu à peu près à cette époque. C’était un style de métal très mélodique, fusionnant le métal traditionnel avec d’autres styles de musique comme le rap, le grunge ou la musique industrielle. Genre assez décrié par les puristes à l’époque, qualifié comme style purement commercial (terme qui ne veut au final pas dire grand chose quand on y réfléchi bien) il a su se placer en bonne place des hits parades à l’époque en étant emmené aux sommets par des groupes comme Disturbed, Korn, Limp Bizkit et un peu plus tard Linkin Park, Evanescence ou Slipknot et c’est ce dernier qui va nous intéresser aujourd’hui dans un premier temps et plus particulièrement son leader et frontman (1), Corey Taylor.

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Déjà de base, Slipknot est un groupe à part de la scène nu métal : Leur style de musique est plus agressif et brutal que leurs camarades et ils se forgent très vite une réputation de groupe de scène particulièrement impressionnant lors de leurs prestations. Masqués, très présents sur scène (le groupe compte neuf membres), leurs concerts sont de véritables shows pyrotechniques, lumineux et blindés d’effets spéciaux. Loin de se cacher derrière tout ces artifices, leur musique est un mélange de métal, de sonorités industrielles et de divers samples. Leurs textes tournent aussi souvent sur les mêmes thèmes : La différence (Duality, Left Behind, Negative One), la société (People = Shit, Psychosocial, Purity) ou la dualité amour / haine (Vermillion, Snuff) les textes sont d’ailleurs toujours écrits de façon intelligente et recherchée, pouvant souvent être interprétés de plusieurs façons différentes.
Le groupe est à l’origine formé de cinq musiciens originaires de Desmoines dans l’Iowa, mené par Shawn Graham (Le «  Clown  »). Le groupe décide très tôt de se produire masqué afin de dénoncer la personnalisation des artistes, les masques deviendront par la suite l’emblème du groupe et son symbole.
Le groupe connait des débuts chaotiques, changeant souvent de nom et de membres avant de se stabiliser vers 1996. La musique du groupe est déjà très expérimentale, mélangeant métal, percussions assourdissantes et samples, mais il lui manque un facteur essentiel : Un vrai chanteur, capable d’assurer autant vocalement que scéniquement.
Slipknot commence donc à tourner dans les petites salles de l’Iowa et se retrouve par deux fois confronté lors de battles (2) à un autre groupe des environs, Stone Sour.
Stone Sour perdra les deux battles les opposant à Slipknot mais Shawn Graham et Joey Jordisson (batteur de Slipknot) sont surtout soufflés par la personnalité et la puissance vocale du chanteur de Stone Sour, Corey Taylor, et réussiront à le convaincre de rejoindre leur groupe au terme de leur seconde rencontre, ce qui ne fut pas vraiment compliqué, Corey Taylor avouant plus tard avoir été particulièrement séduit par les prestations de Slipknot et avoir espéré longtemps que le groupe le contacte.
Avec Corey Taylor, le groupe prend enfin son envol et connait depuis le succès qu’ont lui connait, le dernier album de Slipknot est sorti en 2014 et s’est placé rapidement en tête des ventes, preuve que le groupe, même si le phénomène nu métal c’est depuis longtemps estompé, était un groupe vraiment différent et à part dans cette mouvance musicale.

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Mais revenons à l’ami Corey Taylor.

Corey Taylor, c’est avant tout un chanteur très doué et surprenant à la voix polyvalente : Capable de monter dans les graves et les aigus de manière fulgurante, capable d’alterner grunt et clear voice (3) à la vitesse de l’éclair, c’est également un extraordinaire showman, capable de mener une foule avec talent, comme il l’a souvent prouvé lors des concerts de Slipknot.

Malgré son bout de chemin avec Slipknot, à la fin des années 2000 Corey Taylor ressent l’envie de respirer musicalement et reforme le groupe Stone Sour. Grâce au placement d’un titre sur la bande originale du film Spider-Man de Sam Raimi, le groupe commence à obtenir une petite notoriété et sort son premier album en 2002 sobrement intitulé Stone Sour. Le succès de Stone Sour est immédiat et ne se démord pas, les albums s’enchaînent d’années en années avec toujours le même succès, Taylor jonglant habilement entre Slipknot et Stone Sour.
Vers 2011, Taylor a alors l’idée de réaliser avec Stone Sour un album concept titré House of Gold & Bones.

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Le concept de l’album est dans la pratique simple : Parcourir la vie d’un homme au travers de chansons liées les unes aux autres en décrivant le tout sous l’aspect d’une sorte de voyage initiatique horrifico-fantastique dans son subconscient. Dit comme ça, ça parait un peu alambiqué, mais dans les faits, ça devient un peu plus évident à l’écoute des titres des deux albums, Taylor ayant vraiment réussi à construire un monde cohérent et effrayant avec son concept.

Dans les faits, c’est plutôt compliqué puisque l’album doit toucher un large public et pas seulement ceux qui connaissent les tenants et les aboutissants du concept, même ceux qui ne comprendront ou ne connaîtront pas ce concept doivent apprécier l’album et c’est là que lors de la sortie du premier opus de House of Gold & Bones va surprendre : L’album va dès sa sortie engendrer des critiques élogieuses, lesdites critiques louant l’intelligence des textes et la diversité des morceaux. Il en sera de même pour le second opus (la maison de disques ayant délaissé l’idée du double album au profit de deux albums séparés), sorti six mois plus tard. Donc, pour parler simplement on a du bon son.

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En terme de style, on a encore du nu métal, mais d’une efficacité redoutable : On passe souvent d’un genre différent d’un titre à l’autre, nu métal typique avec le titre d’ouverture (Sovereign), death métal (RU486) ou balade tranquille (Taciturn). Le second album restera dans la même veine, les ambiances et les influences musicales brassant assez large, jusqu’au heavy métal (’82). Les deux albums peuvent de plus s’écouter à la suite sans lassitude ni impression de coupure puisqu’ils se suivent directement, rendant le concept complet.
Même niveau packaging, les deux albums se complètent puisqu’en les assemblant, ils forment même une maison  !

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Musicalement, House of Gold & Bones, c’est donc un carton plein, mais qu’en est-il de son adaptation en comics ? Car oui, adaptation en comics il y a eu  !

Corey Taylor en plus d’être un chanteur et un compositeur surdoué, est aussi un indéniable fan de comics, le bonhomme déclarant à de nombreuses reprises être un lecteur assidu depuis son enfance. C’est donc logique, mais honnêtement assez inattendu, qu’il annonce peu après la sortie du second opus de House of Gold & Bones une adaptation en comics, en mini-série de quatre épisodes publié par Dark Horse avec lui même au scénario et Richard Clark aux dessins.

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Pour faire simple, le comic est l’adaptation littérale des textes des deux albums : On fait donc la rencontre d’un homme sans nom, se réveillant dans une plaine et rapidement poursuivi par une horde de personnages aux yeux rouges sang particulièrement agressifs.
Après une poursuite effrénée, notre «  héros  » se réfugie dans une maison isolée pour se retrouver face à un homme mystérieux baigné dans l’ombre prénommé Allen. Allen lui annonce qu’il est ici car il doit assister à un événement spécial appelé la Conflagration mais qu’avant ça, il doit coûte que coûte rejoindre «  La Maison d’Or et d’Os  ».
Face à ces déclarations et à d’autres mots prononcés par le sombre individu, l’homme se rend vite compte que le mystérieux Allen en sait beaucoup plus sur lui qu’il n’en dit et après s’être énervé, force Allen à sortir de l’ombre : Stupéfaction pour notre héros qui se rend compte que le fameux Allen n’est autre que… Son sosie exact !
Commence alors pour notre anonyme héros une véritable aventure initiatique durant laquelle il va croiser un nombre incroyable de personnages tous plus bizarres les uns que les autres, visiter des lieux dantesques, se battre et faire des choix difficiles jusqu’à un dénouement spectaculaire et surprenant, la fameuse Conflagration.

Mais qui sont tout ces personnages bizarres, à quoi tout cela sert-il ? Que signifie le code RU486  ? Les réponses viendront au fur et à mesure, progressivement, au fil des épreuves et des révélations…

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Comme pour les albums, le comic est un reflet du concept de l’album, le côté visuel en plus. On a donc là une ambiance sombre et interrogative, volontairement mystérieuse dont les clés se livrent durant la lecture, si au début on ne comprend pas grand chose, tous les événements s’éclairent au fur et à mesure, progressivement, aux rythmes des rencontres et des épreuves endurées par notre infortuné héros sans nom.
L’une des forces de House of Gold & Bones, c’est également le soin apporté aux détails : Chaque élément de décor (la symbolique des marches par exemple) ou de costume (que signifie le fameux «  Zero  » sur la tunique de l’anonyme  ?) est une indication, chaque mot, un indice pour une énigme à venir.

Véritable histoire plus symbolique que directe, House of Gold & Bones est une véritable plongée dans l’esprit d’un homme torturé par son passé, ses choix présents et son futur incertain.

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House of Gold & Bones, c’est aussi la quête initiatique de toute homme ou femme, symbolisé par un monde fantasmagorique, inquiétant et des épreuves à la réussite lourdes de sens. En résumé, un récit et une lecture stupéfiante de lucidité et d’intelligence, résolument destiné à un public avide de lectures vraiment différentes et de récits plus cérébraux que portés par l’action débridée.

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Niveau dessin, on a un dessinateur dont je vous avoue très humblement ne jamais avoir entendu parler avant la lecture de cette bande dessinée. Nommé Richard Clark, c’est un artiste visiblement très confidentiel puisqu’il n’a œuvré que sur quelques comics (selon internet) très souvent au poste de coloriste, sauf pour House of Gold & Bones en fait qu’il a dessiné et encré, les couleurs étant l’œuvre de Dan Jackson.
Niveau style, il dessine dans un genre assez réaliste, qui n’est pas sans rappeler Gary Frank, c’est assez détaillé et les personnages sont très expressifs. C’est ma foi du bon travail, c’est sobre et simple, très en adéquation avec l’ambiance générale du récit.
Sans être exceptionnel, c’est du très bon boulot.
Mention spéciale aux couvertures de Jason Shawn Alexander, vraiment magnifiques qui égayent d’ailleurs cet article.

Très honnêtement, j’étais très étonné de la maturité scénaristique de Corey Taylor et j’étais loin de me douter que son récit serait si cérébral, certes les albums étaient tous deux très bons, mais je m’attendais en ce qui concerne le comic à un pur produit marketing sans saveur comme j’en ai souvent eu entre les mains. Mais non, House of Gold & Bones version comics est une réussite totale qui bien loin de seulement adapter le matériel d’origine, le complète et donne même une nouvelle dimension à l’univers créé par Corey Taylor dans ses deux albums.

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Le plus étonnant est que l’on peut même écouter les albums en lisant le comic car on se rend vite compte (j’ai fait l’expérience) que les titres s’enchaînent au fur et à mesure des événements du récit, ce qui renforce encore plus l’immersion, devenant du coup une véritable expérience de lecture musicale.

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Les projets cross-médias accouchent généralement et étonnement de résultats plutôt bons, voire excellents : Après avoir chroniqué celui de Within Temptation qui était déjà très bon, celui-ci se révèle également de qualité et je me demande pourquoi ces projets ne sont pas plus souvent mis en avant par la maison d’édition ou de disques ?
D’un côté le bénéfice serait double pour les deux parties : Les comics ramènent les lecteurs vers la musique et la musique amène les fans du groupe vers les comics.
Le constat est semblable au niveau des fans de comics : Même les fans de musique et de comics n’en parlent pas, soit parce qu’ils ne sont pas au courant (la majorité) soit parce qu’ils ne sont pas surs de trouver un écho et c’est là, je pense, tout le soucis : Que se soit sur internet ou dans la presse, les médias sont sectorisés, je veux dire par là qu’un magazine ou un site de comics ne va pas se risquer à parler musique, soit par ignorance du sujet, soit par peur de ne pas toucher une partie de son lectorat.
Le peu de magazines ou de sites qui s’y risquent s’en sont soit cassés les dents (je pense notamment récemment au magazine Métaluna qui s’est risqué dans le magazine généraliste et n’a pas été plus loin que quelques numéros, magazine dont j’étais un lecteur assidu d’ailleurs, ou encore le site Bruce Lit, qui prend le risque de parler d’autres sujets que les comics). La variété n’a jamais fait de mal à personne et les lecteurs de comics ou les métalleux ne sont généralement pas bloqués dans une seule passion, mais ça, c’est un autre débat…

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House of Gold & Bones Partie 1 et 2 disponible chez Roadrunner Records depuis octobre 2012 et avril 2013, House of Gold & Bones (Version comics) depuis le 26 novembre 2013 chez Dark Horse aux États Unis.

1 : Frontman : Nom donné aux membres d’un groupe qui le représente et le symbolise, souvent le chanteur. Par exemple, Mick Jagger peut être considéré comme le frontman des Rolling Stones.

2 : Les battles sont en fait des concerts communs «  opposant  » deux groupes  : Le public doit juger de la prestation de chaque groupe de manière variée, généralement aux décibels de la prestation ou à l’applaudimètre.

3 : Grunt  : Chant guttural, venant du fond de la gorge, donnant au chant un impression de grognement. Clear Voice : Chant normal, sans forcer sur la voix.

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