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Karen Green, l’archiviste des comics


Il y a quelques mois de cela, j’ai eu la chance de pouvoir poser quelques questions à Karen Green, via le média Japan FM, à l’occasion de sa venue au Monaco Anime Game International Conferences (autrement dit MAGIC pour les intimes, et dont un invité de marque et papa d’une bête à cornes rouges très célèbre est prévu pour l’année prochaine…).
Mon poto Ash Rush m’a donc invité à participer à cette interview, et je dois dire que le résultat est, je trouve, des plus sympathiques et permet humblement de poser une pierre de plus dans l’édifice de la visibilité des femmes (de l’ombre pour la plupart) dans les comics.

Car Karen Green ce n’est quand même pas n’importe qui, et elle sait surtout de quoi elle parle.
Elle est en effet depuis 2002 documentaliste d’Histoire Ancienne et Médiévale à l’université de Columbia. Fan de comics dès sa plus tendre enfance, elle met en rayon les romans graphiques issus de la Butler Library à partir de 2005, tout en commençant à répertorier des archives d’auteurs de comics en 2011.
Elle est également l’auteure d’une colonne mensuelle intitulée Comics Adventures in Academia pour le site ComiXology entre 2007 et 2012, et organise plusieurs débats et événements, notamment le Comic New York Symposium en 2012 et l’exposition Comics at Columbia : Past, Present, Future en 2014.
Elle produit également le célébrissime documentaire She Makes Comics et parle du fait d’utiliser les comics dans les universités et dans l’enseignement à travers les Etats-Unis.
Comme si cela ne suffisait pas, elle est également jury pour les Will Eisner Comics Industry Awards en 2011 et pour le Prix Pulitzer en 2015.
Elle est actuellement vice-présidente du conseil d’administration du musée new-yorkais, Society of Illustrators.

Je remercie chaleureusement Ash Rush et l’équipe de Japan FM pour cette très belle opportunité.

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Comme une aube de justice : Interview de Claire Wendling


Claire Wendling est une artiste sublime, de premier ordre. Peu d’artistes sont capables de me laisser pantois par leur beauté et leur versatilité. Claire est de ceux-là. Je suis émerveillé par sa maîtrise, pleine de grâce, du corps humain et de l’anatomie animale. Contempler ses œuvres me procure une joie absolue.

Frank CHO (Liberty Meadows, Shanna the She-Devil)

En janvier dernier, il m’a été très difficile de garder mon sang froid en assistant de manière impuissante au mauvais esprit et à la condescendance la plus basse de certaines lumières spécialisées (et non spécialistes) dans la bande dessinée sur Internet concernant Claire Wendling.
Comme si « L’Angoulême Gate » et sa série de catastrophes n’avaient pas été suffisants, le coup de grâce fut donné par la remise en cause, ou le manque de pertinence aux yeux de certains de voir son nom parmi ceux d’Alan Moore et Hermann en lice pour être récompensés du fameux Grand Prix du FIBD.
Le principal argument invoqué alors était le manque de parutions de l’artiste au regard des deux auteurs nominés à ses côtés, un site web n’hésitant pas à gonfler la bibliographie d’Alan Moore (comme si cela était nécessaire) avec la plus belle des mauvaises fois possibles pour étayer ses propos, jusqu’à remettre en cause l’influence phénoménale que Claire a pu engendrer auprès de ses pairs, et ce dès le début de sa carrière.

Au regard de cette injustice et surtout afin de permettre à Claire Wendling de s’exprimer vraiment sur le sujet, j’ai eu la chance (avec la complicité de Paul Renaud, Sullivan Rouaud et Stuart Ng que je remercie beaucoup) de pouvoir interviewer cette artiste exceptionnelle quelques jours avant le début du FIBD, au mois de janvier dernier.
En parallèle, et afin de prouver aux mauvaises langues que Claire a bel et bien une renommée et une influence qui dépassent largement nos frontières, de nombreux artistes internationaux de comics ont répondu à notre appel en témoignant leur profond respect pour son travail dont bon nombre d’entre eux puisent leur inspiration au quotidien.

Claire Wendling sera présente au TGS Springbreak à Toulouse les 9 et 10 avril ainsi qu’à la Paris Comics Expo du 15 au 17 avril 2016.

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Je te connais peu mais je sais que tu es très discrète, que tu ne veux surtout pas attirer l’attention sur toi, et encore moins de cette manière. Comment vis-tu cette soudaine surmédiatisation ?

C’est à dire que je suis discrète déjà en tant que personne, comme beaucoup d’artistes d’ailleurs. Ce n’est pas pour rien que je travaille seule, ou en équipe réduite. En tant que free-lance, je travaille à la maison.

Je n’arrive pas vraiment à poser de sentiment là-dessus, à vrai dire. A part que je suis très en colère parce que je réagis très vite quand on me marche sur les pieds. Je suis discrète, mais ça ne veut pas dire que je vais m’écraser devant les imbéciles.
J’ai paradoxalement plus de mal à gérer le déferlement d’amour que je viens de recevoir. En temps que fille -parce qu’on est là aussi pour en parler- on est limite habitué à devoir baisser les yeux quand on nous remercie ou félicite. C’est une question d’éducation contre laquelle tu as beau te battre, malgré tout, ça reste.

On va peut-être commencer par le commencement, quelle a été ta réaction quand tu as découvert qu’il n’y avait aucune femme nominée pour recevoir le Grand Prix cette année ? Penses-tu que cet “oubli” est symptomatique du milieu de la bande dessinée ?

Je crois qu’il est symptomatique de beaucoup de milieux, malheureusement. Dans la bande dessinée, on est même des bisounours à côté de beaucoup d’autres milieux, malgré tout. Surtout quand on compare aux jeux vidéos, où on a le sentiment par moment que la guerre est déclarée.

Quand j’ai vu ça, ma première réaction à été de pouffer de rire. Le pire, c’est que je crois qu’ils n’ont pas fait gaffe à ça, et dans un sens c’est bien car ça peut te mettre le cul entre deux chaises. On veut être reconnue pour le talent, pas parce qu’on est des filles (ce dont personnellement je me fous éperdument, comme beaucoup de nanas d’ailleurs)… c’est juste qu’on s’en rend compte parce qu’on est subjectivée en permanence.
Le problème est que ce prix est décidé par trois personnes. Qui sont ces trois personnes ? Quel est leur avis autorisé ? Quels sont leurs critères de choix ? Etc… Tout ça est un peu brumeux. L’absence de femme vient juste s’ajouter au fait que le prix n’a pas vraiment de sens.

Quand tu as des festivals de bénévoles, ou d’associations, ils donnent l’image qu’ils veulent à leur festival en récompensant qui ils veulent. Ils choisissent leur image. Ils vont s’orienter vers tel ou tel style, ou tendance de la bande dessinée, c’est normal. C’est des questions de passionnés. Quand les auteurs reçoivent des prix de ces festivals là, ils sont tout à fait honorés de faire partie de ce club le temps d’un week-end. Pourquoi pas.
Le problème est que le festival d’Angoulême est devenu une machine, un business. Ça génère des revenus. C’est une entreprise qui décide de la même façon d’avoir un certain type d’image. Le problème, c’est qu’ils se revendiquent comme « le Festival International de la Bande Dessinée », et ils prétendent DONNER la tendance. S’arroger le droit de dire ce qui est important dans la bande dessinée n’a aucun sens. On parle de trois personnes. C’est pour ça que toute cette histoire avec les auteurs les emmerde. Ils préféraient avoir la main mise sur ce prix.

Qu’as-tu ressenti quand tu as vu que de nombreux artistes voulaient te voir être récompensée ? Même si tu ne veux pas de ce prix, il reste quand même l’estime provenant de ses pairs que l’on ne peut sûrement pas refuser n’est-ce pas ?

Ma réaction est de me dire que j’ai bien bossé, quelque part. Ce qui m’intéresse, c’est mon travail, et de bien le faire. Je suis fière d’être arrivée à faire ce travail, qu’il soit parvenu jusqu’aux yeux des gens, que ça puisse faire résonner quelque chose chez eux, ça veut dire que quelque part j’ai bien bossé. C’est ma seule fierté.
Je pense que tu as pu déjà entendre ça avec d’autres artistes, c’est un travail qui est très demandeur en terme d’énergie personnelle, de dévouement. On n’a pas de vie réglée, c’est tout de même dur. Donc c’est bien de se dire qu’on a pas forcément pris le mauvais chemin.  

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On voit en ce moment beaucoup de gens essayer de te coller une étiquette ou une autre. Dessinatrice de BD, illustratrice, graphiste.
Déjà pour commencer, comment te considères-tu toi même ?

Je suis juste une personne qui dessine. Une free-lance. Ça ne pose strictement aucun problème dans tous les autres pays où je suis allée, ni dans tous les milieux que j’ai fréquenté d’avoir un statut bâtard. C’est finalement un statut assez habituel pour quelqu’un qui dessine. Certains vont le déplorer, invoquer la paupérisation des auteurs de BD qui sont obligés de faire d’autres trucs à côté. Mais ça peut aussi juste être le choix des gens, et il faut l’accepter.
Il n’y a pas de honte à être bâtard. Je suis née bâtarde, j’ai vécu bâtarde, et je le vis très bien. Mais ça a l’air de poser un problème ici. Rentrer dans le milieu du dessin, dans le milieu de l’expression artistique, c’est décider de la route qu’on veut, ce n’est pas pour autant une invitation à se prendre des seaux d’eau en pleine face par je-ne-sais-qui.
Personnellement je n’ai rien demandé à qui que ce soit, je fais ma route, mes essais. Je me fiche du bon goût, des clichés, des attentes. Ce n’est pas mon problème. Mon intérêt est dans ce que je fais, peu importe à quoi ça ressemble. L’essentiel est que j’y trouve un intérêt, et c’est ça qui nourrit ma vie.  

On estime à 15% le nombre de femmes travaillant actuellement dans la bande dessinée, que peut-on faire pour que ce chiffre augmente ? Est-ce que tu penses que les femmes s’intéressent moins à la BD que les hommes ou qu’au contraire elles font face à de vraies obstacles ?

Je pense qu’il y a une évolution de la bande dessinée en général, qui n’a plus du tout la même forme qu’il y a trente ans, ou même vingt ans déjà. Je ne sais pas à quel type de bande dessinée les filles s’intéressent, ou même plutôt les jeunes en général. C’est plutôt une génération.
Qui vont être les gens qui vont s’exprimer dans l’art séquentiel -comme on dit joliment – dans les nouvelles générations ? C’est une question intéressante. Est-ce qu’il y aura plus de filles, ça j’en sais rien, mais je pense que la multiplicité des supports multiplie le nombre de vues, d’envies, et de passions qui vont débuter. Quand j’ai commencé il y a trente ans, on était cinq ou six…

Est-ce que vous vous connaissiez ? Étiez-vous solidaires ?

La question se posait moins à l’époque. Le sexisme était tout aussi ambiant, de la même façon, mais malgré tout moins fort parce qu’on était moins nombreuses (rires).
Quand tu es une bête curieuse c’est une chose, mais quand ça tourne à « l’invasion de cafards », c’en est une autre. A ce moment là il faut qu’on te range dans une catégorie pour neutraliser la peur. « Les filles, ça fait ça ». Je sais comment sont les gens, c’est pas un problème. Que tu sois un homme ou une femme, il faut passer entre les gouttes.
Il faut surtout y voir un besoin de hiérarchiser, une lutte de classe, dans la bande dessinée ou dans n’importe quel milieu où tu vas. Donc quand je suis arrivée, j’ai dit : «  vous oubliez que je suis une fille » parce que c’est déjà assez compliqué comme ça. Quand j’ai fait mon premier bouquin, je ne voulais pas y mettre mon prénom.  Pendant des années, les gens ont cru que j’étais un homme. C’est un peu triste de sacrifier son prénom, mais je voulais être juste auteur. Je n’avais pas de revendication particulière, à part de faire un métier, sans courber l’échine. J’ai juste pris ma petite place.

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J’ai le sentiment que ton talent est plus apprécié à sa juste valeur à l’étranger (comme par exemple aux Etats Unis où tu as reçu un doctorat à l’Academy of Art University de San Francisco) que dans nos contrées Franco-Française.
Parmi les artistes étrangers que j’ai eu le plaisir de côtoyer, tous te considèrent comme une incontestable référence alors que chez nous, on est encore à se chamailler pour savoir si tu mérites ou pas d’être aux côtés d’Alan Moore et Hermann… Comment expliques-tu cette différence de considération ?

C’est souvent aux nanas qu’on pose la question du mérite. Je me suis sentie traitée comme une femme infidèle, ce qui est particulièrement désagréable.

Bon, j’ai passé plus de temps à travailler sur d’autres choses que sur de la bande dessinée française, voilà. C’est aussi une question de génération qui a eu plus accès à ce que j’ai posté sur internet, c’est à dire mes derniers boulots.
Pour ce que j’en sais, les passionnés aux États-Unis par exemple se repassaient mes bouquins (qui étaient très difficiles à trouver là-bas à l’époque), ils se faisaient des photocopies. Quand je travaillais dans certains studios d’animation là-bas, les gens me disaient qu’ils avaient des jeux de photocopies de mon boulot (c’est du propre !). J’avais déjà une présence avant d’arriver, curieusement. C’est le bouche à oreille, les réseaux sociaux de l’ère analogique, l’ancêtre d’internet et de Youtube.

J’aimerais revenir sur cette polémique du « trop peu d’albums pour être une auteure » que certains blogs ou même confrères et consœurs auteurs remettent sans cesse sur le tapis.
Dans les comics, on peut trouver nombre d’exemples d’artistes qui font très peu d’intérieurs, et beaucoup de couvertures, d’illustrations comme Adam Hughes, J.Scott Campbell, ou même Dave Stevens. Pourtant personne ne dit d’eux qu’ils ne sont pas des auteurs de comics comme on peut le lire te concernant. Les limites du « métier » semblent être plus inclusives, là-bas. Est-ce que tu attribues cette différence à du snobisme, ou vois-tu d’autres raisons spécifiques au marché français?

La considération pour ceux qui travaillent l’image aux États-Unis est différente de ce qu’on a en France. En France on catégorise plus les gens, on aime ce qui est facile à classer. Je pense qu’ils sont attachés à un certain modèle traditionnel -je parle des gens dont j’ai lu HÉLAS les critiques- Ils ont tendance à fermer portes et fenêtres à ce qui est différent parce qu’il ont peur que quelque chose se perde.
Je pense que s’ouvrir vers autre chose ne peut que te faire gagner. Je ne demande pas qu’ils se tournent vers moi pour autant (rires). Qu’on me laisse aller découvrir ce que je veux, par moi-même.
Mais tout ça ressemble à ces petites villes qui s’agrandissent, avec de tout qui pousse autour, et on se rend compte que cet art est un petit village. Jusque là, on préférait rester dans son petit village, avec son café, son boulanger, et ses petits gossips entre nous, et nos petites habitudes. Mais voilà, il faut s’y faire. Même moi ça m’emmerde parfois, mais il faut faire avec. La bande dessiné peut pas virer à la Corée du Nord, ça serait dommage. C’est beau autour. Il y a du talent. Il y a de quoi renouveler des imaginations qui fatiguent.

Est-ce que ces mesquineries entre auteurs ne souligneraient pas juste un manque de professionnalisme dans la BD en France ? Un manque de distanciation vis à vis du travail ? Pour ne pas dire, un manque de maturité…

Je ne veux pas parler au nom de tout un groupe, ça serait faire preuve d’un manque de respect pour la différence de chacun. Je crois que fondamentalement, ils y trouvent leur compte tant que ça roule pour eux… sauf que la caisse commence à avoir du kilométrage, et qu’elle roule plus si bien que ça par certains aspects.
Ce n’est pas mon affaire. Moi ce qui m’intéresse, c’est de voir ce qui évolue graphiquement, c’est de progresser, d’apprendre.
Là en fait, tout se mélange : la pratique et le statut. C’est ça qui est problématique. Moi je ne vois que ma pratique, parce que le statut ne me pose pas de problème. Mes problèmes sont ailleurs. Chacun se réclame d’un statut, alors qu’on le découvre petit à petit en faisant. Les envies changent, elles évoluent. Chacun a le droit d’évoluer sans qu’on lui savonne la planche.
Je ne suis pas là pour questionner le milieu de l’édition à la place de ceux que ça concerne.

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Lorsque l’on observe les réactions de tes nombreux soutiens en ligne, on remarque que les plus jeunes auteurs et artistes semblent se reconnaître dans une artiste protéiforme, touche à tout comme toi, bien plus que dans l’image traditionnelle de l’auteur de BD enchaîné à ses albums. Y vois-tu le constat d’une industrie moribonde, ou une évolution naturelle du métier s’adaptant aux nouveaux modes de communication?

Je crois que c’est un peu des deux. C’est un bien et un mal, quelque part. La nature ayant horreur du vide, elle chasse un modèle pour un autre. Je vois des gens capables et ayant envie de faire toute sorte de choses depuis vingt ans. Pour moi, c’est juste normal. C’est l’inverse qui m’étonne.
Après, c’est vrai que la situation de la bande dessinée commence à sentir mauvais pour les auteurs. C’est abominable. Le marché est saturé…je ne vais pas refaire l’historique de tout ça, mais j’ai été gâtée quand j’ai commencé ce métier il y a trente ans. Aujourd’hui, ils sont payés une misère, les ventes ne sont plus ce qu’elles étaient. Il faut soit être inconscient ou avoir une volonté de fer pour se lancer là-dedans. Donc la diversification est peut-être un pis-aller pour certains, mais c’est aussi une autre voie pour d’autres. Ça demande de travailler deux fois plus, c’est sûr.
Évidemment que moi aussi j’aurais aimé que ça paye mieux tout de suite mais on n’est pas là, nous auteurs, pour régler tous les problèmes de la société. Déjà qu’on n’est pas foutu de régler nos problèmes de retraite avec l’IRCEC et ce genre de choses en parlant d’une seule voix et en étant solidaires. On est tous dans le même bateau dans les métiers de la création. Refermons la parenthèse, donc oui, je suis contente qu’il y ai des portes de sortie pour les gens qui le veulent, pour survivre dans la création.

Qu’est-ce qui, toi, t’as poussée à te diversifier autant, et si tôt dans ta carrière ? (BD, comics, illustration, animation…)

Parce que j’en avais marre de la BD en fait. Je voyais tout le temps les mêmes personnes, il y avait une routine. Ça c’est en terme humain.
Pour ce qui est du medium, j’aime bien changer tout le temps. C’est assez pénible de me cantonner à la résolution de problèmes sur le même canevas. Ça finissait par me miner, vraiment. Je me sentais enfermée, d’autant plus que la vie d’auteur de BD c’est: bosser comme un fou sur un album, être fatiguée tout le temps, être en retard tout le temps, t’es pas payée à temps, tu attends tes droits, tu cherches des petits boulots à droite ou à gauche.
Avec tout ça je perdais une grosse partie du plaisir de dessiner. Je me suis vue y sacrifier ma santé là-dedans. Et puis je me suis rendue compte en quittant la bande-dessinée que j’avais oublié de parler à la moitié du monde, ceux qui ne font pas partie de mon milieu professionnel ni socioculturel. Je me suis dit que j’avais perdu beaucoup de temps en fait.

Cette polémique concernant le grand prix d’Angoulême a révélé avec horreur aux milliers de gens qui te suivent, une récurrence de bassesses, remarques perfides et autres attaques mesquines t’étant adressées avec le plus grand naturel de la part de la « critique », et même de membres de la profession en France. J’ai peur de demander mais, as-tu déjà fait face à ce genre de choses par le passé ?

Oh oui, bien sûr. Mais tous, on s’en prend plein la figure. Il n’y a même pas besoin de jalousie de la part des autres pour se recevoir de la rancœur. C’est les gens en face qui ont un problème avec eux-mêmes. Ils reportent sur toi leurs problèmes.
Alors quand tu es une fille, c’est là que ça se porte. Le paternalisme appuyé, ou me sortir que ce n’est pas moi qui dessine -il doit forcement y avoir des mecs qui m’aident. Ça je l’ai entendu tellement de fois. Les « on dit » des cons. Il y a toujours aussi une forme d’encouragement condescendant quand on s’adresse à une fille qui dessine. Moi j’ai rien demandé. Rentre chez ta mère ! (rires).
Je suis suffisamment dure avec moi-même pour attendre quoi que ce soit des autres. L’avis paternaliste de gens qui feraient mieux d’enlever les moufles avant de tenir un crayon… il y a des gens qui me font des réflexions alors qu’ils feraient mieux de bosser en carterie low cosy. Je ne prétends pas dessiner mieux que tout le monde, et j’entends qu’on me rende cette politesse.
Quand tu as travaillé dans le milieu de l’animation, tu n’as pas le luxe d’être prétentieux. Tu es entourée de brutes du dessin qui bossent h24, qui tombent du dessin comme qui rigole, et ils ne la ramènent pas. Ils ont réglé le problème de la confiance en soi en partie par le travail. Et je me sens mieux dans cet environnement, humainement et professionnellement loin des gueguerres de la bande dessinée.

Après, je n’ai rien à redire à cette sélection. Je n’ai rien demandé. Ce n’est pas une compétition, ni un match de boxe. Il faudrait que je me défende, que je fasse la fière-à-bras devant les autres concurrents ? Je n’ai pas demandé à être dans l’arène. Pour tout te dire, je n’ai même pas été prévenue de la nomination. Je l’ai appris sur Facebook. J’imagine que Moore ou Hermann non plus. Ne m’intéressant pas à tout ça, j’apprends que Moore a déclaré qu’il ne le voulait pas, et Hermann non plus. Je me retrouve au milieu, comme cible pour les ahuris. Je cumule toutes les tares. Une fille, qui n’a pas fait beaucoup de BD, qui s’est expatriée…la femme infidèle, quoi.
Cette année les gens ont voté pour moi, qu’est-ce que j’y peux ? Ils contestent ma légitimité à me retrouver là, comme si je les agressais, mais moi je ne demande que du respect. Tu vois des sites gonfler les bios des uns, et sucrer les trois-quarts de mes livres parce que c’est pas des BD…parce que les préfaces d’Alan Moore, ça compte comme de la BD peut-être ? C’est pourtant évident qu’ils sont plus gros et qu’ils ont toutes les chances de gagner. C’est quoi qui leur fait peur à ces gens ? C’est pathétique, et puéril. Surtout pour ça ! Il y a une entreprise qui leur a fabriqué une arène, et tout le monde s’écharpe dedans en m’y traînant de force. Tout le monde marche.

En attendant, on se fait bouffer par l’IRCEC.

J’image qu’il te tarde que tout ça soit terminé le plus vite possible ?

Oh oui ! Je n’ai pas pu bosser depuis une semaine. Franchement, je ne dors plus, j’ai perdu du poids. Les gens ne réalisent pas la violence du truc quand on est traîné de force dans une arène. C’est une vraie intrusion dans ma vie. J’ai besoin de travailler, de gagner ma vie. Je ne fais pas de vagues, je reste dans mon coin. Je ne suis pas le punching ball de quelques messieurs.

Il faut comprendre que le boulot devient de plus en plus dur pour tout le monde. Donc il est malvenu que ces gens du festival se permettent de taper sur tous les auteurs sans considération pour le fait que nous bossons pour qu’ils se fassent voir en société.  

Oui, je suis énervée.

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Incroyable ! Est-ce du chauvinisme mal placé parce-que Claire est pas assez Franco belge ? Je m’explique mal. Comment plutôt ne pas se gonfler d’orgueil a l’idée que Wendling est française et un trésor national ! Nul n’est prophète en son pays il faut croire. Pour ma part il est évident que le talent presque inhumain de Claire fait d’elle une géante parmi les géants de l’élite mondiale.

Yanick PAQUETTE (Swamp Thing, Wonder Woman Earth One)
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Claire Wendling fait partie des plus grands artistes de notre ère. Son œuvre rime avec excellence, fluidité et innovation. Je ne connais pas un seul artiste qui ne lui voue le plus grand respect ainsi qu’une immense admiration. Ses sketchbooks étaient souvent exposés dans les studios et les écoles où j’ai travaillé, afin d’encourager les esprits fatigués et les poignets endoloris. Les rares artistes impliqués dans le séquentiel ou dans l’animation qui ne connaissent ou ne révèrent pas son travail démontrent généralement de vastes lacunes dans leur vocabulaire.

Rick REMENDER (Low, Fear Agent)
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Pour une artiste à l’œuvre si rare, Claire Wendling s’avère étonnamment incontournable.
D’un point de vue professionnel, son travail m’a appris l’importance véritable du naturalisme en dessin, ainsi que la nécessité de rendre mon art expressif, au-delà de sa qualité esthétique.
J’ai tellement appris de ses œuvres en termes de composition, de jeu des personnages, de style.
En tant qu’enseignant, j’ai souvent recours à son travail dans mes classes d’art séquentiel et d’animation, en raison de sa capacité à jongler entre ces deux exigences, à soigner l’élégance aussi bien que le naturalisme. J’ai vu des générations d’étudiants atteindre l’excellence en explorant des livres comme Les Lumières de l’Amalou, Drawers 2.0, ou Iguana Bay 2.0.
Si vous aimez l’œuvre de Sara Pichelli, Elena Casagrande, Valerio Schiti, Eleonora Carlini et tant d’autres, vous pouvez remercier Claire. Son influence est également visible chez de nombreux artistes aux États-Unis, où son travail est sans doute bien mieux apprécié qu’en Europe.
S’il fallait nommer une femme dont l’art a influencé autant d’artistes que possible, le premier qui me vienne à l’esprit est celui de Claire Wendling.

David MESSINA (Bounce, Catwoman)
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Me voilà, assis devant mon ordinateur, à la recherche d’une formule bien tournée. Près de moi s’élève une énorme pile d’« inspiration », dans laquelle je pioche lorsque je me sens désespérément en panne de motivation. Au sommet se trouvent deux ou trois tomes des Lumières de l’Amalou, une série publiée au début des années 90, alors que Claire Wendling avait dans les 22 ans.
Mon message ? Si, à 33 ans et alors que votre carrière est au beau fixe, vous avez besoin d’un livre réalisé par une artiste de dix ans votre cadette pour vous rappeler qu’il y a encore de la beauté dans ce monde… soit votre existence est pathétique, soit cet être de 22 ans a quelque chose de véritablement exceptionnel. Quelque chose qu’on appelle le talent. Quelque chose qu’il convient de récompenser chaque fois qu’il croise notre regard.

Matteo SCALERA (Black Science, Indestructible Hulk)
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Claire est une prodige. Son œuvre a profondément influencé la majorité des jeunes artistes et professionnels de la génération actuelle à travers le monde, et ce à bien des niveaux.
Elle ne cesse d’inspirer des illustrateurs, animateurs, designers, créateurs de comics, et même des artistes tatoueurs.
Claire est une artiste fondatrice ; j’ai toujours pensé qu’il s’agissait là d’un fait acquis. Tout le tapage entourant sa nomination pour le Grand Prix a été une surprise de la pire sorte.
Mais après tout je ne crois pas à l’importance des prix, qui ne sauraient en aucune façon définir la valeur d’un.e artiste. Je ne vais donc pas vous dire de voter pour Claire, pas plus que pour Moore ou Hermann. Une chose est sûre: ils resteront tous dans les mémoires. C’est tout ce qui compte.

Sara PICHELLI (Ultimate Spider-Man, Guardians of the Galaxy)
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La première fois que j’ai vu Les Lumières de l’Amalou, j’ai été sidéré par la beauté des illustrations de Claire Wendling, et tout ce que j’ai vu d’elle depuis n’a fait que renforcer mon admiration. Sinueuse, sensuelle, ludique, charmante, à la fois musculaire et éthérée, son œuvre donne corps au numineux – non en rendant l’onirique solide et ordinaire, mais en liant solide et onirique ensemble, afin qu’ils se mêlent et coexistent. J’ai déjà eu la chance de travailler avec des artistes extraordinaires, mais j’adorerais collaborer un jour avec elle – car son crayon donne vie à des mondes comme nul autre pareils.

Kurt BUSIEK (Marvels, Avengers Forever, Astro City)
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Pour ceux d’entre nous qui aiment les dessins alliant grâce exceptionnelle et imagination sans bornes, l’œuvre de Claire Wendling domine tous les autres. Quant aux artistes, chaque image sortant de ses doigts leur met un coup de pied au derrière pour les pousser à se dépasser.

Charles VESS (Rose, Fables: 1001 Nights of Snowfall)
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Claire Wendling mérite les honneurs, non la controverse, pour son travail. Je ne lui en veux pas de garder ses distances avec la débâcle ô combien embarrassante du Grand Prix.

Terry MOORE (Strangers in Paradise, Echo, Rachel Rising)
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Mon studio ne saurait être complet sans un livre de Claire Wendling. Son influence est partout: depuis les cursus d’animation des universités jusqu’aux yeux de jeunes enfants submergés par son sens de la fantaisie et de la couleur. L’œuvre de Claire est une étoile lumineuse guidant nombre d’artistes perdus en mer.

Sean Gordon MURPHY (Punk Rock Jesus, The Wake, Tokyo Ghosts)
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Aux États-Unis, il y a longtemps que Claire Wendling est sacrée artiste préférée des artistes. Narratrice hors pair, elle donne vie, par son tracé époustouflant, à des créations inégalées.

Joe KEATINGE (Shutter, Ringside)
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L’œuvre de Wendling est une magnifique source d’inspiration. C’est l’artiste Moritat qui m’a fait découvrir ses carnets de croquis. J’ai aussitôt été happée par son tracé gracieux, puissant et dynamique, ses animaux pleins de vitalité, ses personnages uniques au caractère bien défini.
Peu d’artistes atteignent un tel niveau d’aisance en termes de puissance et de présence organique. Elle y semble installée depuis toujours. Chacun de ses traits est parfait. Quel merveilleux talent.

Pia GUERRA (Y: The last man)
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Claire Wendling est une véritable référence parmi ses pairs. Sa contribution dans les industries de la bande dessinée, de l’animation, et du film sont incommensurables en ce sens qu’elle contribue non seulement aux projets eux-mêmes, tout en touchant aussi les artistes qui œuvrent derrière. Je doute qu’il y ait aucun artiste professionnel travaillant soit dans l’animation ou la bande dessinée qui ne la cite pas comme une source d’inspiration en ce qui concerne l’excellence artistique.

Mingjue Helen CHEN (Gotham Academy)
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Claire Wendling fait partie des grands artistes de ce monde. Point barre. Son travail ne peut pas être engoncé ou coincé dans un genre ou un style, car il échappe à toute définition et étiquette. Elle est tout simplement une créatrice transcendante parmi nous restant.

Mark CHIARELLO (Art director chez DC, Hellraiser, Batman/Houdini: The Devil’s Workshop)

Merci à Bystrouska et Roudou pour leur amicale, fidèle, et inestimable contribution au fil des années, je vous kiffe ❤ .

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Comic’Gone 2015 : Interview de Sara Pichelli


J’ai donc eu le privilège la semaine dernière de pouvoir m’entretenir avec quatre artistes fabuleuses, qui par l’ampleur de leur travail dans leurs disciplines respectives, et la portée de leurs actions au sein de l’industrie, représentent parfaitement cette génération de femmes qui évolue actuellement dans l’univers des comics.
Commençons par (il me semble) la plus connue d’entre elles, dont certains d’entre nous sont capables de braver une file d’attente de plusieurs heures pour obtenir un sketch.
Sara Pichelli est une artiste des plus généreuses et spontanées qui malgré la fatigue d’une première journée bien remplie s’est prêtée au jeu de répondre à mes petites questions avec beaucoup d’humour et de franc-parler, évoquant sa fulgurante réussite, son implication dans le collectif Truckers, et son statut d’artiste féminine.

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My Batgirl is French : Interview de Bengal


Bengal fait parti de cette vague d’auteurs français que les éditeurs américains convoitent actuellement, et DC Comics ne s’est pas trompé en lui laissant la lourde tache d’illustrer Batgirl Endgame, un numéro uniquement construit sur l’image et sans aucun dialogue, un exercice des plus difficiles où le dessinateur a parfaitement réussi à rendre dynamique le récit de Cameron Stewart et Brenden Fletcher.

Entre deux projets des plus alléchants, Bengal a eu la grande gentillesse de m’accorder une interview où il revient sur son entrée en scène dans la BD américaine, son attachement pour Batgirl et Spider Gwen, et son sentiment sur les coups d’éclat qui secouent régulièrement les réseaux sociaux concernant la représentation des héroïnes de comics.

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Salut Bengal, je suis vraiment ravie que tu aies accepté cette petite interview pour le TLGB d’autant plus que je me doute que ton emploi du temps est très chargé actuellement.
Est-ce que tu pourrais te présenter à nos lecteurs, nous raconter tes débuts et décrire ton parcours ?

Hello ! Je suis donc auteur de BD depuis plus ou moins 1998, et de comics désormais depuis l’année dernière ; j’ai également été designer pour le jeu vidéo il y a longtemps, et illustrateur de temps à autre.

J’ai évidemment commencé à dessiner quand j’étais pas bien grand, puis j’ai continué pendant toute mon adolescence, jusqu’à rencontrer, à 19 ans, JD Morvan et tout l’atelier 510 TTC lors d’une dédicace ; à partir de là je suis resté en contact avec eux et j’ai monté mon premier projet BD avec JD, chez Glénat, en 1998, projet qui malheureusement prendra 6 ans à se faire difficilement. Dans le même temps je me suis retrouvé à travailler donc comme designer dans un studio français, Darkworks, jusqu’en 2004, avant de reprendre la BD avec Meka chez Delcourt, puis Naja chez Dargaud, etc.

Comment t’es tu retrouvé à travailler dans le milieu des comics, il me semble qu’à la base tu es plutôt un grand amateur de manga et de bande dessinée européenne, n’est-ce pas ?

J’ai eu une éducation de lecture à la BD européenne, par la grande collection de mon père, puis je me suis mis au manga à l’adolescence, et c’est encore ce que je lis le plus de très loin, en effet ; mais j’avais aussi plein de Strange et autres périodiques du genre quand j’étais petit, et j’ai donc une vision bien spécifique des superhéros, je ne sais pas trop ce qui s’est passé pour eux depuis 30 ans, et je pense que du coup ça me permet d’aborder leurs aventures d’une manière un peu spéciale, avec d’un côté des habitudes de narration plutôt manga/BD, et de l’autre une vision un peu arriérée et naïve des personnages, et il se trouve que le résultat semble convenir chez les éditeurs US, donc on va continuer comme ça !

10403169_332408470242625_628287754325524834_nEst-ce que tu peux nous raconter comment l’aventure Batgirl a démarré ? Étais-tu familier avec le personnage ? Comment as tu collaboré avec Cameron Stewart et Brenden Fletcher sur Batgirl Endgame ?

Je me suis intéressé de nouveau à Batgirl pour la première fois depuis la fin du dessin animé Batman (celui designé par Bruce Timm) quand je suis tombé sur le relooking fait par Cameron Stewart l’année dernière. J’ai trouvé la logique de design excellente, le résultat bien équilibré, avec des lignes de costume nettes, simples et dynamiques, et un petit air global de Fantômette rafraîchissant ; j’ai ensuite découvert la nouvelle série et le boulot de Babs Tarr, et j’ai bien aimé la direction que prenait cette nouvelle Batgirl.

Dans la même période, je découvrais donc aussi les quelques images qui commençaient à traîner de Spider Gwen, et j’ai absolument adoré le costume : j’ai donc dessiné un fan art, pour le plaisir.

Il s’avère que la Bat Team (Cameron & Brenden) tombèrent sur mon dessin de Gwen et me demandèrent si je serais intéressé de faire un truc dans le même genre pour une variant cover pour Batgirl : évidemment j’ai sauté de joie, surtout qu’on m’a laissé faire ce que je voulais comme composition, et j’ai pu faire la cover du numero #37.

À partir de là, ça s’est enchaîné simplement : la Bat Team, satisfaite de la couverture, m’a proposé de dessiner le Endgame, à partir du script pas entièrement découpé (la deadline approchait à grands pas), avec la charge donc de construire toute la narration (silencieuse) par moi-même, ce qui m’a donné l’opportunité de leur montrer que j’en étais capable et d’y mettre ma manière de faire. J’ai pris un plaisir fantastique à le faire et je suis très heureux de l’accueil que le bouquin a eu, et c’est grâce à ça qu’on a tout de suite parlé de ce que je pourrais faire ensuite!

DSCN0156Tu sembles être très à l’aise pour représenter des héroïnes jeunes et graciles, qu’est-ce qui t’intéresse vraiment dans ce genre de personnage en particulier ?

Dans l’absolu, tous les personnages m’intéressent, mais je ne sais pas tous aussi bien les faire, tout simplement. J’adore par exemple les vieux compères de la BD “Les Vieux Fourneaux”, mais je ne serais pas très doué pour faire de tels personnages ; ou encore, j’adore des personnages comme Hulk, mais beaucoup d’auteurs le feront bien mieux que moi.

Il y a beaucoup de personnages que j’aimerais savoir faire, car j’adore les lire. Il s’avère que je me débrouille sur les personnages féminins, je vise à toujours les faire à la fois attirantes et élégantes, c’est comme ça que je les aime, donc voilà ; après, peu importe leur caractère, ça m’intéresse tout autant de travailler sur Wonder Woman que sur Batgirl, il y a une très grande variété parmi les héroïnes “jeunes et graciles” et c’est leur caractère propre qui les définit le plus, au fond, et ça influence ma manière d’aborder chacune.

Il y a justement une certaine levée de bouclier de la part de certains mouvements -que je ne peux pas qualifier de féministes car pour moi elles ne le sont clairement pas- vis à vis de la représentation des femmes dans la BD américaine, peux-tu nous dire quel est ton sentiment à ce sujet ?

Tout d’abord, je suis effaré par un fait aussi étonnant qu’écrasant de nos jours : c’est à quel point chacun devient nombriliste sur le net. C’est sidérant. Tout le monde pense que son opinion fait oeuvre de loi, et du coup, tout le monde pense que SES problèmes sont les problèmes du reste de l’humanité entière. Je ne comprends pas ce prisme qui déforme la perception qu’on a des autres individus sur le net, comme s’ils n’étaient que des PNJ dans un jeu où on est le seul joueur humain, je ne comprends pas ce comportement qui en découle. Je ne veux pas être méchant, mais je ne considère pas que chaque individu a un truc intéressant à dire ; tout le monde a le droit absolu de s’exprimer, bien entendu, mais il est impossible d’écouter tout le monde, puisque les avis des uns marcheront toujours sur les avis des autres, et beaucoup de monde n’a rien à dire, rien d’important.

Du coup, certains s’inventent des problèmes qui n’en sont pas, au lieu d’aller s’attaquer à de vrais problèmes. Comment peut-on faire un scandale à propos d’une case ou une couverture de comics, au lieu d’aller, pour des raisons semblables et à plus juste titre je trouve, faire un procès aux sites porno, ou à la condition des femmes dans certains pays, j’en passe et des meilleures? Les ‘social warriors’ ont peut-être de bonnes intentions mais mènent des combats bien inutiles je trouve, peut-être parce qu’ils sont plus faciles à mener que les vrais combats. Et le net leur sert de porte-voix, et du coup on les entend très fort alors qu’on a pas forcément envie de les écouter.

Les questions qu’ils soulèvent peuvent tout à fait être valables, parfois, mais ce n’est pas en cherchant le diable là où il n’est pas, et en demandant le bûcher pour des innocents, qu’ils feront avancer l’équité et une meilleure perception des genres, des races et des orientations de chacun ; je crois qu’ils ne font que créer encore plus de séparation entre les gens. Il suffit de voir comment les auteurs de comics ont même commencé à se diviser (Le cas Cho versus Rodriguez, entre autres), alors qu’on n’a jamais eu autant de diversité de produits dans les comics, pour à peu près tous les lectorats imaginables…
C’est bien triste.

Question à 2 € : Batgirl ou Spider Gwen ? Pourquoi ?

Les deux. J’avais dit pour mon poisson d’avril que j’avais obtenu un scenario avec les deux en tandem pour une aventure, ce qui est bien improbable évidemment, mais je te dis pas comment je serais heureux de le faire en vrai !

J’ai un petit amour supplémentaire pour Batgirl quand même, puisque j’ai eu la chance de faire un peu mieux connaissance avec, c’est naturel, on est plus proches.

As-tu le droit de me dire quels sont tes futurs projets sur le marché US ? En dehors de Marvel et DC as tu été sollicité par d’autres éditeurs tels qu’Image Comics ou IDW par exemple ?

Je viens de finir un GotG team-up pour Marvel, c’était très fun et ça m’a changé de mes habitudes! J’attaque les pages pour le Batgirl Annual dont j’ai déjà fait la cover, et j’ai déjà plusieurs options pour la suite. Je n’ai malheureusement pas le droit de trop en dire, certaines idées sont encore en discussion, mais DC et Marvel me proposent des trucs inrefusables et c’est autant un problème qu’une bénédiction, j’aimerais pouvoir tout faire !

Si tout se passe bien, l’Annual ne sera pas la dernière fois que je dessine Batgirl… Mais il ne faut pas le répéter ; et c’est à confirmer avec mes potes de la Bat Team.
Il y aura d’autres trucs plus tard chez un autre éditeur en effet mais je ne peux pas encore dire quoi !

batgirl-annual-3-2015Serais-tu intéressé par l’opportunité de faire du creator-owned directement pour le marché américain ?

C’est déjà prévu et en pré-développement, mais chut !

Nous nous sommes rencontrés à l’occasion du dernier TGS du mois de novembre 2014, et je ne sais pas si tu te souviens, mais la première fois que je t’ai vu, tu accompagnais Claire Wendling jusqu’à votre hôtel où je me trouvais en compagnie des auteurs invités.
Claire est une légende vivante, comment l’as tu rencontré ? Peux tu nous dire ce qu’elle représente pour toi en tant qu’artiste ?

Ah, Claire Wendling. Je vais pas être bien original : j’en suis hardcore fan depuis ses premiers trucs chez Delcourt, et elle a beaucoup influencé mon dessin à un moment ; elle a participé à me faire redescendre de ma passion trop exclusive pour les manga et à jeter à nouveau un œil à ce qui se passait chez nous, il y a une vingtaine d’années. “Les lumières de l’Amalou” et ses carnets de croquis m’ont littéralement giflé.

C’est grâce à internet qu’on a copiné ; c’est assez naturel que les dessinateurs, artistes, etc, se rapprochent les uns des autres, et avec internet c’est devenu simple, et on est tous en contact avec beaucoup d’autres artistes, mais c’est vrai que Claire et moi sommes devenus bons amis, enfin il me semble. On a parlé de beaucoup de choses, on s’est échangé des p’tits trucs pour le dessin (enfin, elle a tout à m’apprendre en dessin, je reste à ma place hein, disons que j’avais modestement 2-3 trucs à partager pour la couleur en échange) ; l’émulation, ça rapproche énormément, et on partage le même avis pour beaucoup de choses.

Bref, on est potes, j’ai beaucoup de chance ; et au dernier TGS, on savait qu’on arrivait par le même train, donc on s’est choppé à la gare !

Tu as annoncé il y a peu de temps via ta page Facebook que certaines de tes planches seraient disponibles à la vente via le prestataire Cadence Comic Art, qui distribue également les travaux originaux de grands noms des comics tels que Becky Cloonan, Sara Pichelli, Jeff Lemire, Emma Rios, David Messina, Jill Thompson, David Lloyd… à vrai dire la liste est tellement longue que je ne peux décemment pas énumérer tous ces talentueux artistes ici…
Peux-tu nous expliquer comment s’est déroulée cette opportunité de vendre et partager tes travaux au plus grand nombre, et pourquoi as-tu choisi ce prestataire plutôt qu’un autre ?

Vu que je suis nouveau dans ce business, j’avoue ne pas connaître grand monde côté galeries et ventes d’originaux ; j’ai donc essayé d’en vendre tout seul sur ma page FB et twitter, j’en ai vendu une paire…

Et là, Cadence Comic Art, que je ne connaissais pas encore, m’a simplement contacté et demandé si je serais intéressé de lui confier mes originaux ; il y a quelques bons amis chez Cadence (Sara, Becky, David, Rafael…) donc j’ai dit oui, très reconnaissant, et heureux de les rejoindre !

Merci beaucoup d’avoir pris le temps de répondre à ces quelques questions, il me tarde de découvrir tes prochains travaux 🙂

Merci à toi, j’ai hâte de m’attaquer à la suite, je dois avouer !

Spider Gwen Bengal

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Toulouse Game Show 2013 : Interview de Paul Renaud et Philippe Briones


Comme promis voici l’interview de Paul Renaud et Philippe Briones réalisée par l’équipe de Hype Média et votre blogueuse de choc.
Je tiens encore une fois à remercier ces deux artistes dont le talent n’a d’égal que leur sympathie et leur gentillesse !

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Paris Comics Expo : Interview de Guillem March


Chose promise chose due les enfants, voici la retranscription de l’interview que nous avons fait BTO et moi de Guillem March lors de la Paris Comics Expo, comme je le disais précédemment, nous nous sommes assis en face d’un artiste très posé et sympathique qui a eu la gentillesse de nous parler de ses divers travaux, passés et futurs, tout en revenant à ma demande sur sa vision conceptuelle de la féline de Gotham. Je ne pourrai jamais assez remercier Bystrouska qui nous a accompagné pour jouer les interprètes et qui en plus a retranscrit ce que vous êtes sur le point de lire. You rock Girl !

Pourriez-vous vous présenter à ceux qui ne vous connaissent pas ?

Je m’appelle Guillem March, je suis un artiste espagnol résidant sur l’île de Majorque. Je travaille principalement pour DC Comics, pour qui j’ai dessiné notamment Catwoman, Gotham City Sirens, Batman, et à présent Talon.

 J’ai cru comprendre que vous étiez autodidacte ; quelles sont vos influences ?

En tant que dessinateur de comics, j’apprécie particulièrement les artistes faisant preuve d’un style libre, mais également emprunt d’un certain classicisme, voire d’un certain académisme. J’aime les artistes au trait puissant, comme Joe Kubert, Neal Adams – ce sont le genre d’artistes que j’aime observer afin de trouver ma propre voie. Voilà pour ma façon de dessiner. En tant que lecteur, en revanche, j’ai des goûts bien plus vastes : j’aime lire de tout, du manga japonais à la bande dessinée, en passant par l’underground américain… Mes influences ne se limitent donc pas aux comics ; j’essaie de garder l’esprit ouvert.

 Comment avez-vous été amené à travailler pour DC Comics ?

J’ai rencontré mon actuel éditeur, Mike Marts, lors de la Ficomic de Barcelone. Il a parcouru mon portfolio, mon travail lui a plu, et j’ai donc commencé à travailler avec lui dans l’univers de Batman. J’ai donc toujours travaillé avec le même éditeur, et j’en suis ravi.

 Quels ont été jusqu’à présent la rencontre ou l’événement majeur qui ont le plus marqué votre carrière ?

Je pense que je viens justement de répondre à cette question, puisqu’il s’agit de ma rencontre avec Mike Marts lors de cette convention. J’ai alors commencé à travailler pour DC, sur Batman… Un de mes premiers projets pour eux a été l’illustration de deux numéros de Batman, ce qui est plutôt énorme pour un nouveau venu. Toute de suite après, j’ai été amené à travailler sur Gotham City Sirens, alors une nouvelle série. C’est important, pour un jeune artiste, de travailler sur les débuts d’une série, car cela en fait « votre » série. C’est donc ma rencontre avec Mike Marts qui m’a permis d’entrer dans le milieu des comics.

 Parmi les différents scénaristes avec lesquels vous avez travaillé, avec lequel vous êtes-vous le mieux entendu, artistiquement parlant ?

La plupart des scénaristes avec lesquels j’ai collaboré se sont montrés très encourageants, je pense. J’ai aimé travailler avec chacun d’entre eux. Nous correspondons habituellement de façon directe, par email. Judd Winick, en particulier, m’a été d’un grand soutien sur Catwoman, en me donnant régulièrement son avis sur mon travail. J’entretiens également une excellente relation avec James Tynion IV, le scénariste de Talon, nous échangeons beaucoup d’idées sur ce personnage. Je n’ai donc jamais eu de problème avec mes scénaristes. Il arrive parfois qu’un auteur tarde à rendre son script, ce qui raccourcit mes délais, mais c’est très rare.

Pouvez-vous nous parler de votre dernier artbook, Muses à gogo ?

C’est un livre que j’auto-publie. J’ai créé un projet sur la plateforme Verkami, un site comparable à Kickstarter qui permet de financer directement les projets. Il s’agit d’un recueil d’esquisses faites sur mon temps libre, augmenté de dessins faits spécialement pour les personnes ayant participé au financement.  J’aime beaucoup l’idée de voir collectés des dessins, qu’il s’agisse des miens ou de ceux d’autres artistes, sous forme de livre. Maintenant que j’ai les fonds, le livre devrait voir le jour d’ici quatre ou cinq mois ; j’espère pouvoir le vendre lors de conventions, par exemple. Il ne sera pas disponible en librairie, mais uniquement par mon biais.

 Quel est le travail dont vous êtes le plus fier actuellement ?

Je suis très fier de mon travail sur Azrael, un personnage pas très connu de l’univers de DC Comics. Ce sont des numéros que je trouve très réussis, avec un scénario de qualité et des thématiques plus matures qu’on n’en a l’habitude chez DC. Malheureusement ces numéros n’ont jamais été publiés en recueil, mais ils contiennent sans doute ce que j’ai fait de mieux jusqu’à présent. Je suis également très fier de mon travail sur Talon en ce moment ; là encore, je pense avoir atteint un niveau supérieur à ce que j’ai pu faire par ailleurs sur d’autres séries. J’en suis très content.

 BTO : Vous venez de passer une longue période à travailler principalement sur des personnages féminins avec Gotham City Sirens et Catwoman. Qu’est-ce que cela vous fait de revenir à un personnage masculin avec Talon ?

C’est agréable ! Ce n’est pas moi qui choisis les personnages sur lesquels je travaille ; lorsqu’on m’a confié Gotham City Sirens, je n’étais pas en position de sélectionner mes projets. Même chose avec Catwoman – ils ont pensé que c’était un titre qui me conviendrait, et il se trouve que j’adore dessiner des personnages féminins, mais jamais je n’ai dit à DC, « Hé, j’aimerais dessiner un livre avec une héroïne, ou un personnage masculin ». Mais j’adore aussi travailler sur des personnages masculins, je trouve que je m’en tire plutôt bien. Et après Catwoman, j’avais envie de passer à quelque chose de totalement différent, aussi Talon était l’occasion parfaite. Cela me permet d’explorer un style différent, plus âpre, plus libre au niveau du trait et de l’encrage, et cela me plaît beaucoup. Avec les personnages féminins, il faut se montrer plus soigneux, ce n’est pas aussi fun.

 Quelle a été votre réaction face au tollé engendré par la dernière page de Catwoman #1 et à la couverture du numéro 0 ? Vous attendiez-vous à de telles réactions ?

Je m’y attendais un peu pour la dernière page du numéro 1, oui. Je pense que c’était notre cas à tous, le scénariste, les éditeurs… et cela nous a beaucoup amusés. Je ne me considère pas comme un fanboy qui déteste qu’un personnage ne corresponde pas à ses attentes ; je pense au contraire que les personnages existent pour qu’on joue avec, qu’on leur fasse faire des choses amusantes, aussi mettre en scène des rapports sexuels entre Batman et Catwoman ne me posait aucun problème. J’ai reçu beaucoup de courrier, aussi bien de louanges que de critiques ; j’essaie de ne pas trop m’y attarder et de faire mon travail le plus sereinement possible.

Pour ce qui est de la couverture, en revanche, je ne m’attendais absolument pas à une telle réaction, qui me semble vraiment exagérée. DC ne s’y attendait pas non plus, d’ailleurs, puisqu’ils ont donné le feu vert à cette couverture. Devant les commentaires reçus, ils m’ont demandé de la changer, ce que j’ai accepté de faire sans difficulté. Mais je ne me préoccupe pas vraiment de ce que les fans pensent de mon travail : les lecteurs sont multiples, et chacun a sa propre opinion. Il est impossible de contenter tout le monde. J’essaie donc de travailler dans le sens qu’attend DC. Puisque ma Catwoman était sexy dans Gotham City Sirens et que DC m’a engagé pour dessiner Catwoman, c’est que mon travail leur a plu, aussi ai-je continué dans la même voie.

 BTO : Votre réponse m’inspire une boutade – pensez-vous que les réactions concernant la couverture du #0 de Catwoman étaient aussi exagérées que ses attributs ?

Après la diffusion de cette couverture, certains commentaires sur mon blog allaient jusqu’à souhaiter ma mort… Peut-être était-ce un gamin de douze ans qui a posté ça – j’essaie de ne pas y prêter trop d’attention –, mais, franchement, ce n’est qu’une couverture ! Vous n’êtes pas obligés de l’acheter… Si vous trouvez ça trop sexy, OK, mais après tout, il s’agit d’une jeune femme qui s’en va bondir sur les toits de la ville dans une combinaison en cuir moulante… ça n’a rien de réaliste. Avec un autre type de personnage féminin, je m’y prendrais différemment. Donc, oui : la réaction était aussi exagérée que la couverture.

 Est-ce qu’à votre avis on peut parler ici d’un choc des cultures entre votre sensibilité européenne et un certain puritanisme américain ?

Je pense qu’ici, en Europe, nous sommes plus habitués à voir dans les bandes dessinées des choses qu’on ne pourrait montrer aux Etats-Unis. Je n’ai aucun problème à dessiner un nu, par exemple, alors qu’aux Etats-Unis c’est impensable – du moins chez DC ou Marvel. J’essaie donc d’adapter mon style suivant que je travaille pour un éditeur européen ou américain : je change d’outils, de format, de crayons, de style d’encrage, tout. Je change aussi ma façon de penser afin de voir ce qu’ils attendent de moi. Ce sont deux mondes différents, et deux façons différentes de travailler. Je ne sais pas si cela répond à votre question…

 Est-ce que vous appréciez votre séjour en France et le festival ?

Oui ! j’ai passé une bonne partie de la journée à dessiner, aussi n’ai-je pas encore eu le temps de visiter l’Expo, mais j’ai pu faire un peu de tourisme ces deux derniers jours. C’est ma première visite en France, et j’y prends beaucoup de plaisir. J’espère pouvoir en voir plus, aussi bien de Paris que de l’Expo, pendant mon séjour.

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Terry Moore : Une interview au goût de Paradis


Terry Moore : Une interview au goût de Paradis

Au même titre que Neil GaimanDave SimDaniel Clowes ou Charles BurnsTerry Moore fait partie de ces auteurs indépendants qui font toute l’excellence et la diversité de l’industrie des comic-books. A travers trois œuvres aussi diamétralement opposées qu’inévitablement indissociables, ce scénariste-dessinateur-encreur-et même compositeur de génie a su au fil des années entrainer avec lui des milliers de lecteurs grâce à sa sensibilité hors du commun, son amour pour les personnages féminins et son goût inné pour la dramaturgie et le suspens.

Et si autant de talent ne suffisait pas pour un seul homme, Terry Moore est également un être humain d’une générosité inouïe, le genre de personne qui ferait chavirer le cœur du plus blasé d’entre nous. Le mien a succombé il y a bien longtemps et ne s’est toujours pas remis ne notre dernière rencontre à Arras lors du salon du livre «Colères du Présent». Plus de 10 ans après notre première entrevue et sans pratiquement jamais avoir repris contact depuis, il a tout de suite reconnu l’espèce de folle qui avait traversé la moitié de l’Espagne pour venir à sa rencontre. Je peux dire sans trop prendre de risque que ce genre d’artiste, par sa simplicité et sa gentillesse est une perle dans ce milieu. C’est une joie de le rencontrer, un bonheur de le voir dessiner, et un véritable plaisir de le voir plaisanter devant ses propres créations, comme si de rien n’était.

Je pourrais vous parler de lui pendant des heures, mais le mieux serait, il me semble, de lire ce qu’il a à dire concernant « l’avenir » de ses trois séries, Strangers in Paradise, Echo, et Rachel Rising mais également de connaitre son point de vue (sans concession) sur l’industrie des comics en général, son statut d’auteur indépendant, celui des femmes (bien évidemment), du futur des comics et … quelques surprises, ça vous tente ?

Bonjour Terry, vous n’étiez pas venu en France depuis 10 ans, comment s’est passée votre  rencontre avec les lecteurs français ?

C’était génial. Les fans de comics sont les mêmes partout, ils sont chaleureux. Quel monde merveilleux, les comics.

D’ailleurs ce qui vous caractérise, c’est la diversité de votre lectorat, j’ai encore pu en être témoin, vous avez la capacité de fédérer les hommes, les femmes, les gays, les hétéros, les jeunes et les moins jeunes, comment expliquez-vous cela ?

Je ne sais pas. Ce qui m’intéresse, ce sont les gens. Pas seulement les gens comme moi ou les gens que j’aime, mais toutes sortes de gens. L’humanité est fascinante, n’est-ce pas ? C’est le seul sujet qui vaille d’être traité : l’histoire humaine.

Vous nous avez montré au fil des années que vous étiez à l’aise avec n’importe quel genre, de la comédie au drame en passant par la science-fiction et maintenant l’horreur, mais avez-vous un genre narratif de prédilection ?

Mon genre de prédilection est la comédie. C’est là que je suis le plus heureux, quand je dessine des histoires amusantes. Ce que je ne fais pas souvent, car cela n’attire pas autant de lecteurs que le drame. C’est un peu comme se poster à un coin de rue pour raconter des blagues alors qu’un terrible accident de la circulation est en train de se produire juste derrière : on sourira peut-être à l’humoriste, mais on restera obsédé par le crash.

Rachel Rising est extraordinairement bien écrit, à tel point que l’on ne peut en aucune manière prévoir comment l’histoire va évoluer. Quelle a été votre principale source d’inspiration pour Rachel Rising ? Quel film d’horreur vous a marqué dans votre jeunesse ?

Je puise dans les vieux films, qui s’attachaient à nous effrayer à coups de réalité. Là où les films modernes ont recours au son pour faire peur, les classiques, eux, exploitaient le silence. C’est parfait pour les comics, vous ne croyez pas ? Essayez de dessiner des story-boards pour un Hitchcock, et cela ferait un comic formidable. La voilà, mon inspiration.

Vous aviez prévu de boucler Echo en 30 numéros, en est-il de même pour Rachel Rising ? Ou envisagez-vous de faire durer cette série beaucoup plus longtemps ?

Non, Rachel Rising durera également entre 24 et 30 numéros. Je ne suis pas encore tout à fait fixé sur le nombre exact.

J’ai entendu dire qu’Echo pourrait être adapté au cinéma, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Une option a été prise pour Echo par Lloyd Levin, un des producteurs de Hellboy. Produire un film tient du défi de nos jours. Je croise les doigts pour que le projet aboutisse.

L’année prochaine marque les 20 ans de SIP, et nous espérons tous avoir des nouvelles de Katchoo etFrancine. Pouvez-vous nous dire un peu plus de ce vous avez prévu à cet effet ?

J’ai prévu de publier une nouvelle histoire dans l’univers de SiP, mais sous forme de roman cette fois ! Je vais également sortir un Treasury book qui proposera un aperçu des coulisses de la série, un peu à la manière d’un commentaire de l’auteur.

Vous êtes devenu une véritable institution parmi les auteurs de comics indépendants et autres creator-owned, à quel point vos débuts ont ils été difficiles ? Pensez-vous qu’il est plus facile de nos jours pour un auteur indépendant de percer et de mener sa barque ? Que pensez vous des lanceurs de projets commeKickstarter ?

Lorsque j’ai débuté en 1993, il y avait une vaste communauté de créateurs indés, qui m’a beaucoup aidé par ses encouragements, et où les gros poissons ouvraient la voie pour les plus petits spécimens comme moi. Aujourd’hui, les choses ont changé. Je ne saurais dire si c’est plus facile ou plus dur, mais cela reste un défi de se faire connaître de par le monde. Kickstarter en a aidé certains. Je ne sais pas si cette plateforme perdurera en tant que vecteur de promotion, ou si elle restera comme une fantaisie de 2012. L’internet a tendance à se désintéresser rapidement des choses. Sitôt prisé, sitôt oublié.

 Vous avez récemment décidé de rendre vos comics disponibles en version numérique par le biais deComixology. Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre cette décision, et pouvez-vous déjà nous dire si votre démarche a permis de toucher de nouveaux lecteurs ?

J’avais des échos de fans dans le monde entier qui n’avaient pas accès à des points de vente, soit parce qu’ils vivent dans des zones à faible densité de population, soit parce qu’ils habitent des lieux tellement retirés qu’ils ne peuvent même pas recourir à la vente par correspondance en raison de coûts trop élevés. Par exemple, un fan en Australie doit faire face à des frais de port exorbitants s’il veut importer depuis les États-Unis. Les comics numériques résolvent ce problème en ouvrant le monde à des lecteurs qui en étaient jusqu’alors privés. Maintenant, on peut lire le dernier numéro de Rachel Rising le jour de sa sortie, même au sommet de l’Everest ! C’est un sérieux progrès, vous ne trouvez pas ? Je suis très heureux de pouvoir ainsi toucher un lectorat plus vaste.

Quel regard portez-vous sur l’industrie des comics en général, trouvez-vous qu’elle a évolué depuis le début de votre carrière ou qu’au contraire elle peine à se renouveler malgré les efforts et les trouvailles éditoriales des « Big Two » ?

Le cœur même de l’industrie des comics américains est constitué de ces deux compagnies érigées sur des idées vieilles de cinquante ans. Et chaque modification apportée crée des fractures au sein du lectorat. Il faut faire avec.

Alors, oui, c’est difficile de préserver la vitalité et la fraîcheur du comic à l’américaine. Très sincèrement, je ne sais pas dans quelle direction il va évoluer. Mais on aurait pu dire la même chose chaque année depuis l’après-guerre, n’est-ce pas ? Les comics américains ont toujours flirté avec le désastre, et pourtant ils sont toujours là et font partie de la pop culture. C’est plutôt impressionnant. À l’évidence, nos comics renferment plus d’atouts que trois ou quatre personnages célèbres, autrement nous ne serions pas là. Je leur suis reconnaissant, car mes comics se vendent sur un marché que Marvel et DC maintiennent en vie. Merci les gars !

Que pensez-vous du relaunch de DC ? Quels titres du relaunch lisez-vous ?

Je ne suis pas le relaunch. À mon avis, DC est un beau fouillis en ce moment, et je m’en moque un peu. Ils l’ont bien cherché. S’ils ont besoin de moi pour les sauver, je veux bien écrire Supergirl. (grand sourire)

Mis à part le relaunch, quelles sont vos autres lectures ?

 J’aime lire des ouvrages de physique, d’histoire, et des romans policiers.

La publication de SIP en France a été plutôt mouvementée mais au final KYMERA a fourni un excellent travail très respectueux de votre œuvre, en êtes vous satisfait ?

Beau travail, j’en suis très satisfait.

Qu’en est-il de Rachel Rising, une publication française est-elle prévue dans un futur proche ?

Je pense, oui. Ce n’est pas moi qui gère le versant « affaires » de ma production, mais je sais que nous entretenons une relation étroite avec Kymera.

Vous faites partie de ces (trop rares) auteurs masculins qui réussissent dans chacune de leurs œuvres à créer des personnages féminins forts et profonds et ainsi, quelque part, à rendre hommage aux femmes. Pensez vous que le statut des héroïnes de comics a changé depuis le début de votre carrière, et qu’en est-il d’après vous de celui des artistes féminines ?

Les scénaristes et artistes féminines sont assurément plus nombreuses aujourd’hui qu’en 1993. Et il y a du niveau ! Pour ce qui est des héroïnes, je ne crois pas que les choses aient vraiment changé. Les personnages sont toujours les mêmes ; la plupart restent des seconds couteaux. Mais ce n’est que mon opinion, bien sûr. Je sais que beaucoup ont vu leur histoire changée, mais si l’on s’attache à la façon dont elles sont représentées à l’aune de la culture moderne… eh. Pensez donc, elles pourraient être des icônes de la pop culture, et pourtant ce n’est pas le cas. Vous ne verrez jamais un magazine de grande envergure rapporter combien la jeunesse d’aujourd’hui est influencée par tel ou tel personnage féminin. Cela devrait être l’objectif des grandes compagnies. L’important, ce n’est pas de produire plus de titres ; c’est d’établir des icônes de la pop culture qui redéfinissent la mythologie moderne. Aucune des super-héroïnes majeures ne remplit ce contrat. Il y a encore fort à faire de ce côté-là.

Un grand merci (et des gros bisous) à Mathilde, la meilleure traductrice au monde, pour son aide inestimable.

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